Malaise dans le soin aux enfants : une mobilisation à la recherche d’un consensus intelligent. Thierry Delcourt, pédopsychiatre

Le soin aux enfants en difficulté vit une grave crise, qu’il s’agisse de la pédopsychiatrie, de la pédiatrie, du secteur médico-social, des multiples acteurs censés assurer la prise en charge des problématiques de l’enfance. On commence à en parler… enfin ! Mais de quelle crise parle-t-on ? Comment l’appréhender ? Pourquoi les acteurs sociaux et professionnels de santé se mobilisent ?

On ne peut que constater une croissance importante des demandes d’aide, certes, liée à la crise de la Covid mais pas seulement. C’était déjà le cas bien avant, en lien d’une part avec une souffrance psychique des enfants dans leurs conditions de vie familiale, sociale et scolaire, et d’autre part, avec un accroissement des normes d’apprentissage et d’adaptation dans l’enseignement, et ce dès les classes maternelles. L’Éducation nationale pousse les professionnels de l’enfance à repérer les différences et les difficultés comme des troubles qui sont nommés arbitrairement et abusivement « troubles neurodéveloppementaux » sans appui neuroscientifique crédible. Or, cette dénomination ne vaut que pour des cas assez rares qui relèvent de la neuropédiatrie, et non de la pédopsychiatrie. Les instances administratives (HAS, ARS, DGS), poussées également par certaines associations de parents légitimement en mal de diagnostic et de traitement pour leurs enfants, se sont engouffrées dans la commodité de ce sac fourre-tout du trouble neurodéveloppemental.

Face à la crise structurelle et idéologique inhérente à cette dérive scientiste, c’est-à-dire à l’allure de neuroscience mais sans support scientifique réellement étayé, la pédopsychiatrie est d’autant plus mise à mal qu’elle souffre d’une pénurie en moyens humains et matériels pour répondre aux attentes des enfants et des parents quant au diagnostic et à la prise en charge des troubles et des pathologies. Face à l’afflux des demandes, il est facile, et pervers, de tirer à boulets rouges sur les professionnels de santé de la pédopsychiatrie qui font comme ils peuvent avec les pauvres moyens dont ils disposent. L’intention à peine voilée jusqu’alors, et maintenant ouvertement déclarée, est d’imposer cette réponse déviante et inadaptée du tout trouble neurodéveloppemental promue par l’HAS, l’ARS, le ministère de la santé, le secrétariat d’État chargé des personnes handicapées et soutenue, voire poussée par une veille agressive de certaines associations de parents.

Il n’est plus question de gérer la pénurie, que ce soit dans le milieu hospitalier, médico-social ou en pédopsychiatrie libérale. Il est devenu matériellement impossible de répondre à l’affluence de demandes, de prendre le temps de les décrypter et d’y apporter une solution intelligente, soit de donner à l’enfant l’opportunité d’exprimer sa souffrance et ses difficultés, de l’écouter et de lui permettre d’aller mieux. Il est temps d’y mettre des moyens matériels, financiers et humains, non pas des sparadraps bricolés ou des cataplasmes, mais de vrais moyens pour permettre de répondre à cette demande pédopsychiatrique et médico-sociale. Et plutôt que de mettre en concurrence une pédopsychiatrie clinique, psychodynamique avec des plateformes d’orientation et de coordination pour dépister les troubles neurodéveloppementaux, il est urgent de déployer de réels moyens, quoi qu’il en coûte, et non pas déshabiller Paul (l’approche psychique et psychosociale) pour habiller Jacques (l’approche du tout handicap neurodéveloppemental).

Il est inacceptable, et même criminel pour l’avenir des enfants, de retirer ou de tenter de retirer aux professionnels de la pédopsychiatrie, notamment en CMPP (centres médico-psycho-pédagogiques) et CAMSP (centre d’action médico-sociale précoce), le soin psychique de l’enfant et de sa famille. D’autant qu’il ne s’agit pas de « bobologie » mais de soin réel qui, de plus, permet une prévention à court et à long terme des pathologies psychiatriques grâce à une action thérapeutique précoce. Si des plateformes de coordination et d’orientation peuvent s’avérer utiles pour accélérer la prise en charge (à condition que les moyens de l’assurer soient mis en œuvre sans parti pris idéologique), en aucun cas elles ne peuvent couvrir le champ de la pédopsychiatrie et du soin médico-social.

L’idéologie séduisante du diagnostic précoce de prétendus troubles neurodéveloppementaux ne fait que répondre au réductionnisme du DSM (manuel de diagnostic statistique américain qui liste un inventaire à la Prévert de troubles, démarche qui commence à être décriée par ses concepteurs), et alimente le marché florissant d’officines prônant le scientisme et à l’industrie pharmaceutique. Cela ne peut que desservir la qualité du diagnostic et du soin prodigué aux enfants en difficulté, en souffrance ou différents.

Rappelons que le diagnostic est un acte médical qui ne peut en aucun cas être dicté, imposé par une administration ou par une association de parents. Cet acte médical complexe peut et doit être précoce, nous sommes tous d’accord, mais ce n’est pas pour autant qu’il s’impose dans l’accueil et la prise en charge des enfants en difficulté. Nous avons tous, professionnels du soin, l’expérience qu’il suffit parfois de quelques séances bien conduites pour identifier un problème, un trouble, une souffrance qui, à terme, peut devenir une pathologie sévère si la perspicacité clinique et la liberté du soin proposé ne sont plus accordés aux professionnels de santé. Dans de nombreuses situations, ce n’est pas le diagnostic qui est prioritaire mais la qualité de l’accueil, de l’écoute, de la rencontre qui permet d’identifier et de soigner tout à la fois un trouble. Celui-ci, même s’il est spectaculaire, reste assez souvent accessible à un soin psychique spécialisé sans mettre en place une rééducation, un traitement médicamenteux invasif ou autres propositions dont le pire est d’apposer sur l’enfant une étiquette de handicap qui peut devenir stigmatisante.

Le parcours de soin d’un enfant en difficulté, en souffrance et/ou qui présente un trouble, relève d’une approche bioneuropsychosociale sans écarter une des composantes de la problématique. Or, la tendance actuelle est d’écarter le psychosocial qui est encombrant car il oblige à soulever des questions épineuses, y compris sur le plan socio-politique. La manipulation bien-pensante, un jeu de bonneteau populiste qui réduit l’enfant à un cerveau programmé versus computer, est de ne prendre en compte que le bioneuro. Cela conduit l’administration à conditionner le financement de prise en charge à la procédure POC (plateformes d’orientation et de coordination) dans le cadre du diagnostic TND (trouble neurodéveloppemental) validé par la MDPH (maison départementale des personnes handicapées) vers le handicap. Il n’y a que trois catégories : TSA (trouble du spectre de l’autisme), TDA/H (trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité) et DYS (florilège des troubles instrumentaux : dyslexie, dyscalculie, dyspraxie…).

Alors, que devient la dimension de trouble psychique et/ou des conditions sociales, familiales et culturelles : elles sont banalisées en bobologie, donc discréditées, et ne justifient donc pas un réel financement de la prise en charge et du soin pourtant si important dans ces situations. En agissant ainsi, on empêche de soigner, à moins de se plier à une dérive perverse de diagnostiquer un TND afin de permettre une prise en charge du soin psychique, (comme on majore souvent la pathologie en milieu hospitalier pour des raisons budgétaires). Dans tous les cas, on pénalise gravement les enfants dans leur développement et leur épanouissement, mais aussi les parents, désarmés et en désarroi, et les enseignants qui perdent leurs qualités d’intuition, de perspicacité, d’humanité au profit d’une procédure de la norme, de l’adaptation et du handicap. Il ne reste plus qu’à faire rentrer l’enfant-objet dans des cases, au forceps, en affichant une inclusion qui relève du mensonge d’État, puisque les moyens ne sont pas alloués, tant au niveau de l’Éducation nationale (effectif, formation, enseignants spécialisés) que des professionnels du soin et du médico-social.

Dr Thierry Delcourt, pédopsychiatre, Reims*

Dans La fabrique des enfants anormaux, Max Milo, 2021, je reprends toutes les composantes de cette déviance dont j’ai constaté l’évolution en quarante ans de pratique en tant que pédopsychiatre et psychiatre. Pour le rendre concret, accessible, je m’appuie sur des situations cliniques et sur des témoignages de parents et d’enseignants. Ce livre n’est pas juste un pamphlet, la dénonciation de dérives, il est émaillé de plusieurs propositions pour aider les enfants, les parents, les enseignants mais aussi tous les professionnels de santé qui sont concernés par le champ de la pédopsychiatrie.

* Mail: dr.thierry.delcourt@gmail.com – Site : http://www.thierry-delcourt.fr/

Rédacteur en chef des Revues Psychiatries et BIPP – Président de l’organisme de formation pour le développement professionnel continu des Psychiatres privés, ODPC-PP, Paris – Vice-président du Syndicat National des Psychiatres Privés, SNPP, Paris – Vice-président de l’Association Française des Psychiatres d’Exercice Privé. (AFPEP)

Derniers livres parus : Pour que naisse Amrita, L’Harmattan, 2021 – La fabrique des enfants anormaux, Max Milo, 2021 – Hystériques ? Histoire de la violence thérapeutique faite aux femmes, Eyrolles, 2021 – Quand la crise devient une chance, Eyrolles, 2018 – La folie de l’artiste, Max Milo, 2018 – Je suis ado et j’appelle mon psy, Max Milo, 2016

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