Où il sera question de complexité…et de spaghettis. Didier Martz



Ne dites plus « compliqué » mais « complexe » si la réalité est trop gênante ou inharmonieuse.

Dans nombre de cercles de pensée et d’activités, on fait un usage important de la notion de complexité. Son sens est à peu près partout le même : dire, avec un certain sang-froid, que la situation devant laquelle on se trouve n’est pas simple et que les explications et les solutions habituellement utilisées ne marcheront pas. C’est pourquoi elle est dite « complexe » et non pas « compliquée » comme le dirait le premier venu. Une manière de laisser entendre que certaines réalités ne sont accessibles qu’à quelques individus privilégiés adressant au commun des mortels un : « c’est trop complexe, tu ne pourrais pas comprendre ».

Mais « c’est complexe », c’est aussi une théorie, la théorie de la complexité. En France, elle a été conçue et promue principalement par Edgar Morin, un éminent philosophe et penseur. Une théorie avec des outils pour penser, comprendre la réalité et agir sur elle. Elle est très prisée notamment dans les écoles de management dont les émules auront affaire à la complexité des choses et des êtres.

Mais que se passe-t-il donc pour que nous ayons besoin d’un nouveau mot pour approcher ladite réalité ? Nous sommes habitués à voir apparaître dans le paysage des mots pour désigner des réalités, de nouveaux objets ou des pratiques nouvelles par exemple le « selfie ». Ou bien utiliser d’anciens mots et les recycler comme le « navigateur » sur l’océan Internet. Attention de ne pas confondre le néologisme, le nouveau mot, avec l’euphémisme qui lui adoucit les licenciements en plan social et métamorphose les chômeurs en demandeurs d’emploi.

Il faut donc envisager que la réalité est devenue tellement variée, hétérogène, composite qu’il a fallu pour la désigner remettre au goût du jour le vieux mot latin complexus, complexe. D’un monde trop entrelacé et enchevêtré les Latins disaient qu’il était… complexe.

Pour nous les modernes, il a fallu en effet que le monde devienne bien embrouillé pour remplacer le mot « compliqué » par « complexe ». C’était autrefois compliqué, aujourd’hui c’est devenu complexe. Pour comprendre la différence entre les deux, on dira d’un ordinateur qu’il est compliqué. Il est composé de nombreux éléments en interaction, mais il n’a pas été conçu n’importe comment. Celui qui l’a conçu avait une « petite idée » de la chose et il est possible de la retrouver à partir de l’étude des différentes parties de l’ordinateur et de reconstruire la machine. Avec un peu d’expertise, certes. La démarche est très cartésienne. On décompose une réalité en autant de parties qu’il est possible pour y comprendre quelque chose. Et parfois on n’y retrouve pas ses petits. !

Mais le monde n’est pas un ordinateur. Il est complexe. Comme la vie parfois. Compliquée lorsqu’il faut la gérer, tenir un agenda, faire des courses, aller chercher les enfants ; complexe lorsque la vie, perdue dans les complications, perd aussi son sens. Prenons cet exemple trivial emprunté à je ne sais qui. Lorsque nous versons les spaghettis dans notre assiette, nous ne les agençons pas selon un plan préconçu et pourtant ils forment bien une structure complexe dont les « caractéristiques, dit un certain Pablo Jensen, sont difficiles à prédire en partant des propriétés de chacune de ses parties », entendons à partir de chaque spaghetti. Les structures humaines, comme le plat de pâtes, sont du même ordre : peu prévisibles, complexes. À partir d’un ou de quelques bonshommes, il est difficile de retrouver la société dans son ensemble. Ici, le Tout (la société) est plus grand que l’ensemble des parties (ici les bonshommes) même additionnées. On peut aussi y réfléchir à partir du jeu de Mikado si on n’aime pas les spaghettis.

Fritz Zorn (ou Angst) dans son livre titré Mars, paru en 1976, indique une autre fonction de la notion de complexité. Plus idéologique. En son temps, on disait « compliqué ». Il écrit  : « Dans ma famille, lorsqu’il s’agissait de prendre parti, l’un des recours les plus en vogue, c’était le «  compliqué ». « Compliqué », c’était le mot magique, le mot clé qui permettait de mettre de côté tous les problèmes non résolus, excluant ainsi de notre monde intact tout ce qui est gênant et inharmonieux. . . il suffisait de découvrir qu’une chose était «  compliquée », et déjà elle était tabou. On pouvait dire: Aha, c’est drôlement compliqué; alors, n’en parlons plus, laissons tomber. . . Le mot « compliqué » a pour moi quelque chose de magique: on disait « compliqué » à propos d’une chose comme si on prononçait sur elle une incantation, et la voilà disparue. » Fin de citation. Aujourd’hui, il suffira de dire que c’est « complexe » lorsque le monde devient trop « gênant et inharmonieux. »

Distanciel et Présentiel, de faux amis. Didier Martz

On hésite sur l’orthographe. Il serait cohérent d’écrire les deux avec un C si on les fait dériver des mots français distance et présence. Mais ce n’est pas le cas. Le premier, un néologisme, est apparu pour désigner le travail ou l’enseignement à distance alors que le second, un anglicisme, provient de l’anglais presential pour signifier être « présent physiquement ». Pour éviter de tels barbarismes, il eut suffi de dire « à distance » et « en présence » et ainsi, de travailler ou enseigner à distance ou en présence, sous-entendu « des uns des autres ». C’est plus élégant.

L’entrée conjointe et massive de ces deux mots dans le paysage mental va bien au-delà de questions étymologiques. Elle indique que quelque chose d’important se déroule aujourd’hui dans les relations humaines et il ne s’agit pas que de travail, d’enseignement, d’achat, de jeux, etc. J’ajouterais quelque chose qui ne tourne pas rond. On s’en doute et je n’apprendrais rien de bien nouveau, il s’agit du fait que nous sommes de moins en moins en présence et par conséquent de plus en plus à distance. On conviendra que le travail, l’enseignement, l’achat et le jeu s’effectuant à distance présentent des commodités et des facilités, suscitent beaucoup d’enthousiasme et procurent quelques avantages. Mais, qu’on ne se réjouisse pas trop vite car on touche là aux raisons profondes qui font de nous des êtres humains.

Parmi ces raisons qui datent de la nuit des temps, il y a la possibilité de se déplacer et d’être mobile ; la seconde, d’être et de vivre en groupe. Pour la première, le confinement et le couvre- feu y mettent partiellement ou totalement un terme ; pour la seconde, le masque, l’évitement des contacts, l’hystérie hygiéniste, et plus loin le télé-ceci ou le télé-cela éloignent les individus des uns des autres.

Ceci dit le phénomène n’est pas nouveau, il est juste accentué avec l’épidémie. J’ai déjà eu l’occasion d’en parler et je n’y reviens pas (on se rendra dans le recueil de mes chroniques « Ainsi va le monde » pour en savoir plus). Qu’on réfléchisse juste à ce qu’il en est de nos déplacements et de notre liberté de nous mouvoir, de ce qu’il en est de cette mobilité qui nous fait découvrir des « horizons nouveaux » dans nos espaces limitrophes, aux confins (confinement). Et simultanément, qu’on réfléchisse à ce qu’il en est de ces êtres qui vivent ensemble pour l’essentiel noyés dans un processus de massification atomisée ou de collectivisation où l’on est tout seul ensemble.

J’insisterai sur un aspect particulier ou singulier de cette mise à distance des individus entre eux, mise à distance qui n’est pas loin de « tenir à distance » voire de « tenir en respect » chacun pouvant être soupçonné, grâce à Tousanticovid, d’être porteur du virus. À l’inverse revient souvent la question du toucher. Comme à regret, on ne s’embrasse plus, on ne se serre plus la main. Éventuellement se touche-t-on du coude ou du pied dans un geste inélégant et de très mauvais goût. On a tendance à croire qu’on atteint là aussi à un mode d’être essentiel des individus et que les en priver leur ferait perdre leur âme.

Des historiens présents dans l’émission de France Culture, le « Cours de l’histoire » nous font savoir en effet que se toucher a été une constante. Aussi loin qu’on regarde dans l’histoire des hommes ou plus proche, celle de l’homme depuis sa naissance, on se touche ou on est touché. Doucement, parfois brutalement. Or, comme le montre Norbert Elias, l’identité du je a progressivement pris le pas, dans les sociétés dites développées, sur l’identité du nous. Et tous ces JE se sont éloignés les uns des autres. Comme la fourchette a mis les aliments à distance, les formules de politesse ont tenu les individus à distance. Comme le « ça va ? » matutinale, embrassades et serrements de mains, sauf exception, ne sont jamais qu’une manière paradoxale de tenir l’autre à distance. Surtout lorsqu’on ne le sent pas « bien ». Alors pas de regrets !

« Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau », écrivait Paul Valéry et pour cause : être touché est nécessaire à notre bon développement et toucher est essentiel à notre survie. Le bébé en sait quelque chose.

Ainsi va le monde !

Consentir à quoi ? Michel Billé

 

« Consentir » : Le dictionnaire historique de la langue française (sous la direction d’Alain Rey) nous explique qu’il s’agit d’un emprunt très ancien au latin « consentire » qui signifie être d’accord avec, de cum (avec) et sentire (sentir) au sens de être d’un même sentiment…  Il s’agit donc d’être en accord avec, de se conformer à, de donner son accord à quelque chose…

Il n’est alors jamais anodin de prendre conscience de la place du consentement dans nos vies… Il nous a fallu consentir à tant de choses ! Mais l’expression même « fallu consentir » vient justement dénaturer (ou révéler ?) la notion même de consentement… S’il me faut consentir c’est que je ne suis pas libre de le faire, c’est que cela s’impose ! Et l’ambiguïté de notre rapport au consentement trouve peut-être ici son origine : comment consentir librement si je suis obligé de consentir ?

Bien sûr la question s’est posée depuis notre plus tendre enfance… Il a fallu consentir, obéir, travailler, se soumettre à l’autorité même infondée parfois… Travailler à l’école, obéir à la maison à des parents parfois remarquablement bienveillants mais pas toujours… Consentir pour certains à une éducation religieuse et à ses « commandements », à ses préceptes… Il a fallu obéir à l’armée, se soumettre au service militaire, à l’autorité du grade… Il a fallu pour certains se soumettre à l’autorité d’universitaires parfois quelque peu péremptoires, se soumettre au travail, accepter l’autorité de la hiérarchie… Se soumettre à l’autorité de l’État, des lois, de la police… Et bien sûr, consentir à « prendre pour époux ou pour épouse… » Consentir à une sexualité plus ou moins choisie, à des pratiques culturelles Consentir toujours, partout, quel que soit le registre…

Lisant cela certains diront « Et heureusement ! » sans quoi il n’y aurait partout qu’un gigantesque foutoir… Consentir à l’ordre permet certainement une vie collective potentiellement féconde. D’autres affirmeront qu’il y avait surement ici et là quelques manières de résister et de ne pas confondre consentir et se soumettre, peut-être auront-ils également raison… C’est que cette véritable « éducation au consentement » nous a transmis une véritable idéologie du consentement au motif d’éviter le désaccord, l’opposition, le conflit… Et forcément, dans une société ultralibérale, la publicité et le marché sont venus manipuler les foules, en captant leur « temps de cerveau disponible[1] » parce que le marketing a développé justement l’art et la manière de nous faire consentir à acheter tel produit, tel service…

Mais partout, à travers ces exemples multiples apparaît le paradoxe du consentement : Peut-on consentir librement ? Comment dès lors consentir et ne pas consentir ? Peut-on dire non ? Peut-on refuser ? Peut-il y avoir consentement si la place pour le refus n’est pas cultivée elle aussi ? C’est bien entre ces deux pôles que peut croître la liberté même si le paradoxe se loge à nouveau dans cet espace : accepter la soumission est-ce encore exercer sa liberté ? « Il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa liberté qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir : il sert si bien, et si volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté mais bien gagné sa servitude.[2] » écrivait La Boétie.

Sans doute la culture des philosophes peut-elle nous aider à creuser encore cette question et à retrouver, jusque dans le paradoxe, l’exercice de la liberté là où nous avons justement l’impression de la perdre ou à l’inverse, de la perdre alors qu’on a le sentiment de la gagner ! Je ne peux connaître le parfum de la rose sans en accepter les épines…

De la même manière je ne peux vivre sans vieillir, vieillir c’est vivre et il ne me servirait à rien de prétendre vivre sans consentir à vieillir…

Consentir à vieillir : ce qui semble bien d’ailleurs constituer, pour nombre de nos contemporains, un impossible consentement puisque la vieillesse nous est donnée souvent à regarder comme redoutable, inacceptable, insupportable ! Consentir à vieillir est alors perçu comme le comble de l’absurde du consentement puisque vivre se définit alors comme consistant à consentir à… mourir ! Avons-nous le choix ?

Cet incommensurable paradoxe se décline pour chacun d’entre nous de manière sans doute un peu différente selon l’âge, les circonstances de la vie, le rapport avec l’entourage, les déterminants sociétaux, politiques, les héritages dont nous sommes porteurs aussi bien sur le plan génétique que sur le plan éducatif, culturel, économique, etc.

La période que nous traversons (COVID et pandémie obligent) nous place exactement dans ces paradoxes multiples de consentements difficiles, nécessaires, impossibles… Avec une question toujours récurrente : consentir à quoi ?

Consentir à des restrictions de liberté… Consentir à un confinement, à un isolement, à un enfermement parfois… Consentir à se faire « tester »… Consentir à des restrictions de pratiques sociales, aux « gestes barrière », au port du masque, au couvre-feu… Bref consentir et consentir encore alors même que pour consentir il faudrait pouvoir faire confiance à celles et ceux qui demandent ces consentements et dont nous observons si souvent les contradictions, les imprécisions voire les incompétences… Comment consentir sans faire confiance et comment faire confiance si l’on n’est pas en mesure de s’approprier les enjeux du consentement ?

Alors consentir à quoi ? Qui peut répondre à cette question ? Nos dirigeants vont parfois un peu vite à répondre ! Ils savent eux puisqu’ils ont le pouvoir… Et l’on observe bien souvent que l’ignorant affirme d’autant plus fort qu’il lui faut donner l’apparence du savoir au lieu d’avouer tout simplement qu’il ne sait pas ! Le scientifique, le savant, lui oserait peut-être exprimer un doute… quand le sage réfléchit, cherche et doute également…

Et nous voici confrontés à cette situation bien difficile à vivre : il nous faut consentir sans savoir si nous avons raison de le faire puisque l’on ne comprend pas à quoi nous consentons…

Il se pourrait alors que ne partageant, au fond, qu’un sentiment, nous ne soyons d’accord que sur un point : le plus important est peut-être de vivre en gardant toujours ouverte la question de savoir à quoi nous consentons, même et surtout si nous ne savons pas y répondre… L’anguille, comme souvent, se cache peut-être sous la roche…


[1] P. Le Lay TF1 2004.

[2] Etienne de La Boétie : « Discours de la servitude volontaire. (1546-1548) Ed. Mill et une nuits oct. 1995. Traduction en français moderne : Séverine Auffret.

Comment le raisonnement émotionnel appauvrit le débat d’idées. José- Marie Polard

L’incertitude gagne, une incertitude généralisée avec son halo anxiogène, produisant tel un levier des questionnements identitaires à tous les étages. Mis sur la sellette nos rapports à la technique, à la nature, à la religion, à la vérité …à tomber de sa chaise ! Le corps n’échappe pas à la question, qu’il soit sexué, ou racialisé, dans ce qu’il a de différent.

Tout naturellement quand l’individu vacille, il cherche son salut dans un groupe. A l’aide des réseaux sociaux, des appartenances groupales se trouvent, s’affirment et s’organisent jusqu’à produire une archipelisation des esprits. Ces micro sociétés, les contours de leurs identités se précisant, vivent au chaud dans leur communauté, créant ainsi une sorte d’illusion groupale culturelle avec leur propre idéo-logique. Si qui se ressemble s’assemble, qui diverge s’éjecte ?

Il n’est pas étonnant que se développent alors des rivalités mimétiques entre groupes, violentes, radicales parfois. Ce que d’aucuns ont défini, aux Etats Unis, comme des guerres culturelles et qui interrogent quant à la persistance de valeurs universelles, ou de ce qu’on nomme le commun.

Dans ce contexte global les émotions, mises au pinacle, se substituent à la raison, envahissant tout l’espace social et politique. Jusqu’à ce que cette affectivité ambiante ne devienne un élément d’argumentation premier et primaire … voire joue le rôle d’un starter, libérant à l’extrême, le passage à l’acte dans un contexte d’appartenance identitaire passionnelle.

Ni Freud, ni Darwin…

L’attentat contre Samuel Paty a dramatiquement révélé au grand jour combien l’enseignement de la laïcité́ et de la liberté́ d’expression pouvait devenir compliqué en France puisque, de l’école jusqu’à l’université, de nombreux enseignants sont confrontés à des contestations de leurs propos.

Dans un article de Charlie hebdo (l’édition 1485 du 6 janvier 2021), Laurence Croix maitresse de conférences en psychologie et sciences de l’éducation à Nanterre relate certaines de ses difficultés au quotidien. Les critiques contre la religion passent mal et de manière globale le respect et l’offense passent avant la liberté d’expression. L’universitaire raconte même qu’il y a quelques années, 4 ou 5 étudiantes avait demandé de n’enseigner « ni Freud, ni Darwin, car cela choquait leurs convictions ».

Développer une appétence aux nourritures intellectuelles devient une tâche ardue si, au lieu d’un menu commun, chacun peut choisir, à la carte et toujours les mêmes plats sans jamais découvrir d’autres saveurs. J’aime, j’aime pas !

Dans cette perspective, des idées, des auteurs et leurs concepts semblent générer une sorte d’insécurité émotionnelle si bien que la réfutation d’une théorie ne sera pas argumentée intellectuellement, mais justifiée par son impact affectif ou collectif. Occulter une théorie ou exterminer un émetteur porteur d’une théorie, c’est bien le même mouvement à l’origine, celui d’une réaction émotionnelle.

Sur les campus américains

Depuis le début des années 2010, Outre Atlantique, des chercheurs observent un phénomène inconnu jusque-là dans les collèges et les universités américaines qui met en tension les relations entre enseignants et élèves. Il s’agit pour ce mouvement estudiantin de nettoyer les campus des mots, des idées et des sujets qui pourraient causer un malaise (discomfort), heurter ou offenser.

Le terme de micro agression désigne alors toute parole qu’un membre d’une minorité ressent comme blessante, quelles qu’aient été les intentions du locuteur. Tout échange verbal ou écrit devient lourd de menaces, au point de nécessiter un contrôle et une autocensure. Des travaux de psychologie sociale, Jonathan Haidt particulièrement, identifient un tryptique symptomatique : – une façon de sélectionner les faits de manière à ne conserver que ceux qui vont dans le sens de la perception catastrophique d’une situation : – ou alors  consistant à rendre une personne en particulier responsable de nos sentiments négatifs ; – ou enfin le fait de raisonner émotionnellement, un terme forgé par Aaron Berck, pour désigner le fait de confondre avec la réalité les sentiments qu’un fait a produit en nous. 

Les travaux sur les phénomènes de groupe ont montré de façon éclatante pourquoi les groupes ont besoin d’ennemis. L’illusion groupale répond à un désir de sécurité, de préservation de l’unité moïque menacée et pour cela elle remplace l’identité de l’individu par une identité de groupe : à la menace visant le narcissisme individuel, elle répond en instaurant un narcissisme groupal, projetant sur autrui la cause de toute inquiétude.

L’indignation, de l’émotion à l’acte ; mais quelle place pour les processus de pensée ?

En 2010, Stéphane Hessel sort un court essai « Indignez-vous » qui connait un succès spectaculaire, environ 1 million d’exemplaires vendus. A ses yeux, la pire des attitudes est l’indifférence alors que les motifs ne manquent pas pour réagir. « Je vous souhaite à tous, à chacun d’entre vous, d’avoir votre motif d’indignation. C’est précieux. Quand quelque chose vous indigne comme j’ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé. »  Les propos font mouche chez ceux qui appellent à un sursaut citoyen. Mais soyons honnêtes, on s’indigne de gauche comme de droite, on s’indigne chez les laïcs tout comme les croyants, etc. La bonne indignation sera celle de mon camp…

L’indignation et toutes les émotions d’ailleurs(et les réseaux sociaux également) se caractérisent par leur labilité, leur immédiateté, et leur polarité très rapidement changeante ; jusqu’à s’inverser. On constate tous les jours cette sorte d’hystérisation des réactions, avec un caractère épidermique et non rationnel, que certains nomment politique de l’émotion. Une telle politique qui a le mérite ou l’inconvénient de nous éviter la pratique difficile de la réflexion et de la pensée.

« Penser, c’est dire non » écrivait Pascal avec ce génie si propre à lui pour nous inviter à une exploration des complexités de la vérité.

PS. pour aller plus loin

Jaques Elliott: Des systèmes sociaux comme défenses contre l’angoisse dépressive et l’angoisse de persécution. Contribution à l’étude psychanalytique des processus sociaux :

Université : « Des jeunes ne comprennent pas que l’on critique la religion »https://charliehebdo.fr/2021/01/religions/universite-des-jeunes-comprennent-pas-que-lon-critique-religion/

2020, un bon millésime. Didier Martz

Cauchemardesque, effarant, horrible « plus jamais ça »… Pauvre 2020 désormais inscrite dans le Guinness des records à côté des autres années noires. L’ambiance en ce début d’année n’est pas au beau fixe et les vœux formulés sont prudents, vu les effets produits par ceux de l’année dernière. On exclut le « bonne » de bonne année et on espère seulement que la nouvelle soit un peu meilleure. On hésite presque à s’engager pour une année, tout au plus se souhaiterait-on une bonne journée !

C’est que nous sommes en guerre a claironné le Président de la République comme un précédent ministre de l’intérieur exilé aujourd’hui en Espagne. Pour celui-ci en guerre contre les terroristes, pour celui-là en guerre contre le virus. À la manière de Jean de la Fontaine, en guerre contre un mal qui répand la terreur, la covid-19 puisqu’il faut l’appeler par son nom, capable d’enrichir en un jour, les statistiques, les hôpitaux et les cimetières. Et quelques profiteurs. Ce mal, poursuit notre Jean de La Fontaine modernisé, faisait et fait encore aux animaux que nous sommes, la guerre. Certes, tous n’en mouraient pas, mais tous ou presque en étaient frappés. Directement ou indirectement.

Et ils étaient fort démunis, car ils n’avaient pas sous la main un bouc émissaire ou le baudet de la fable pour lui crier dessus « haro », à mort le fauteur de troubles. Encore que les Chinois ou quelques migrants auraient bien fait l’affaire ou autre anglais brexiteur et déserteur. Démunis encore, car nous n’avions plus sous la main ou au-dessus de nos têtes un Ciel qui, en sa fureur, inventa ce Mal pour punir les crimes de la Terre, en quelque sorte une punition collective.

Donc pas de bouc émissaire, pas de fureur divine, pas de responsables, pas d’excuses et nous nous réveillâmes orphelins ce matin de 2021 ne nous restant plus qu’à espérer des jours meilleurs voire à regretter, paradoxalement, le monde d’avant. Aujourd’hui, il n’est plus question de celui d’après. Espérer ou regretter c’est-à-dire vivre, comme dit Blaise Pascal, dans des temps qui ne sont pas les nôtres, puisqu’ils sont passés ou à venir alors que seul le présent compte.

Mais que dirions-nous si aujourd’hui on nous annonçait que 2021 serait comme 2020 ? Le philosophe Nietzsche, nous propose alors une expérience de pensée, un exercice pour réfléchir pour nous en sortir :  « Que dirais-tu, écrit-il, si un jour, si une nuit, un démon se glissait jusque dans ta solitude la plus reculée et te dise : « Cette vie, tel que tu la vis maintenant et que tu l’as vécue, tu devras la vivre encore une fois et d’innombrables fois ; et il n’y aura rien de nouveau en elle si ce n’est que chaque douleur et chaque plaisir, chaque pensée et chaque gémissement et tout ce qu’il y a d’indiciblement petit et grand dans ta vie devront revenir pour toi et le tout dans le même ordre et la même succession — cette araignée-là égale­ment, et ce clair de lune entre les arbres, et cet instant-ci et moi-même. » Donc reviendraient et l’épidémie, et l’article 24, et la violence policière et policée, et les casseroles au balcon et les silences effrayés… Que faire alors si 2021 ressemble à 2020 ? Se plaindre, se lamenter, espérer, regretter ?

Nous ne pouvons changer les faits et ils reviendront tels qu’ils étaient, mais ce que nous pouvons changer dit un autre philosophe, Epictète en l’occurrence, c’est notre jugement, notre rapport affectif aux faits. Et 2020 devient une année exceptionnelle, elle qui nous a permis de nous asseoir et de nous regarder marcher ; elle qui nous a permis de sortir de l’ennui d’un mode de vie seulement attentif au dernier produit inutile à venir. 2020, fut aussi une grande année d’inventivité, de création, d’imagination. Nous avons peu l’occasion de vivre des expériences d’une telle intensité subjective et affective et ce sont souvent celles dites négatives qui en sont le plus chargées. L’année 2020 rentre dans la catégorie des événements et dans l’histoire, celle qu’on racontera aux enfants et petits-enfants. Celle qui a ouvert des brèches. Alors, dans ce cas, bonne année 2021 !

 

Post scriptum : Un autre avantage de l’année 2020 mériterait qu’on y retourne puisqu’elle sera un excellent millésime, caractérisé par des rendements en faible hausse, mais avec beaucoup d’arômes.

Et d’ailleurs, prenez date, lors des vendanges 2021 sortira un livre aux Éditions Ères : « Vieillir comme le bon vin, pour une vieillesse effervescente », sous la direction de Michel Billé et Didier Martz.

À déguster bien sûr sans modération.

Tout et son contraire. Michel Billé

Volontairement ou non, nous utilisons parfois des mots, des expressions et des manières de parler qui, au delà des apparences, disent à bas bruit ce qu’elles sont censées ne pas dire…

Depuis déjà quelques temps nous avons bien compris, par exemple, que le mot « territoire » donne l’illusion de l’ancrage, de l’enracinement mais qu’il a en fait pour fonction de faire croire à cet enracinement et permet de parler avec une merveilleuse imprécision d’une réalité tout à fait indéfinie. Le territoire est à géométrie variable, à frontières mobiles, tellement imprécises que le territoire devient virtuel en faisant croire qu’il ne l’est pas. Restera à le connecter pour qu’il se fasse apprenant ou inclusif, territoire de soin ou de santé, au gré de celui qui parle…

De la même manière nous communiquons désormais par écrans interposés… Réjouissons-nous ! Les écrans sont partout, multiples, actifs, ils sont censés relier, mettre en relation dans toutes les circonstances de la vie et toutes les catégories de communicants : les enseignants et leurs élèves ou étudiants (téléenseignement), les malades et leurs médecins (télémédecine), les commerçants et leurs clients (téléachats, click and collect)… Le télétravail se répand, les réunions virtuelles sont innombrables, les visio-conférences et webinaires remplacent le présentiel, la distance est au service de la proximité… On n’arrête pas le progrès et l’on est parfois surpris que tout cela engendre une sorte de perte de la relation, la vraie, celle qui fait du bien, qui soigne, qui éduque, qui fait grandir chacun avec les autres et au profond de soi…

L’écran fait écran, tout simplement… faisant écran, il tient à distance ceux qu’il est censé rapprocher…

Mais tout cela, rassurez-vous, en toute « transparence » ! Ah bon ! Circulez il n’y a rien à voir… Le sommet de la transparence c’est bien l’invisibilité de la vitre… C’est la lisibilité qui pourrait donner à voir, à lire et à comprendre… rendre lisible et non pas transparent, imperceptible…

Mais, bien sûr, on préfère parfois ne pas vraiment donner à voir… Alors on vous dira partout, jusqu’à l’hôpital et dans les soins qu’il est très important de servir une irréprochable « démarche qualité »… On mettra alors en œuvre une multitude de protocoles et de « bonnes pratiques ». Tant mieux, tous, nous préférons les bonnes pratiques aux mauvaises ! Et l’on oubliera très vite que l’important n’était pas la démarche qualité mais bien la qualité de la démarche…

Dans cette période de pandémie où le port du masque est devenu obligation, on le porte donc pour se protéger et protéger les autres. Soit ! Mais que masque donc le masque ? Que révèle-t-il au fond ? Sans doute une virtualisation de la relation, un isolement au motif de confinement et un enfermement des plus vieux ou des plus handicapés au motif de leur vulnérabilité…

Alors, comble de l’hypocrisie collective, les personnes âgées accueillies dans les EHPAD ou les personnes en situation de handicap accueillies dans les Foyers d’hébergement, sont gentiment appelées « résidents » !

On imagine tout de suite derrière ce terme la prise en considération de la personne et la déférence qu’on leur témoigne, dans le respect de leur projet de vie, conformément au projet institutionnel qui s’inscrit d’ailleurs dans le projet du territoire que nous évoquions tout à l’heure… Soit ! Mais, confinement aidant, certes, il faudra alors expliquer pourquoi ces « résidents » ont été tout simplement assignés… à résidence, pour ne pas dire « placés » en liberté… surveillée ! Comment s’étonner alors qu’un peu partout on entende encore parler de « pensionnaires » ! Qu’il ne leur prenne pas l’idée de partir ils auraient fait une « fugue »…

Alors tout et son contraire ? Peut-être, ou inversement, je ne sais plus…

Michel Billé

Le soignant, l’enseignant et le hors-la-loi. Christian Gallopin

"Zorro, l'emblême de la révolte", livre de référence sur le justicier masqué de Michelle Roussel, Didier Liardet et Olivier Besombes, paru en 2015.

En ces temps de Covid, l’humanité avance masquée. Nous n’avons probablement pas mesuré suffisamment l’importance éthique de cet « accoutrement » qui met une gifle magistrale au visage lévinassien. Chez Emmanuel Lévinas, le visage excède bien sûr le contour du nez, des paumettes et des lèvres. Le visage lévinassien excède la forme anatomique. Cependant, c’est bien sur les méandres de cette vulnérabilité de la face humaine, sur laquelle s’affiche l’empathie, la peur, voire l’angoisse, sur laquelle se traduit la bienveillance envers autrui ou au contraire la fureur trumpienne avide de destruction de l’autre  ̶  en tant qu’il n’est pas à son image (en l’occurrence blanche, orgueilleuse et libérale, bref d’une certaine Amérique)  ̶  que se jouent les relations entre les hommes.

Ce visage lévinassien m’impose une responsabilité envers l’autre qui me tend sa vulnérabilité. « Le visage s’impose à moi sans que je puisse cesser d’être responsable de sa misère », nous dit Lévinas. Et encore : « Le visage parle. Or, ce visage exige qu’on lui réponde, qu’on réponde de lui. L’apparition du visage est un commandement, un ordre. »

Aussi, nous ferions bien d’y réfléchir. L’élève qui fait sa rentrée scolaire, dans une nouvelle classe, un nouveau collège, un nouveau lycée, auprès de nouveaux camarades, de nouveaux professeurs, sans pouvoir lire sur le visage de l’enseignant ou de ses condisciples l’empathie bienveillante au secours de ses appréhensions. Le malade ou le vieillard perdu dans cet océan soignant masqué qui virevolte autour de lui sans qu’il puisse s’arrêter sur le dessin d’une bouche articulant une parole contenante et rassurante.

Tous sont des « dépossédés du visage ».

Même le hors-la-loi de l’ouest américain ne recouvrira son humanité qu’une fois tombé le foulard qui barre sa face anonyme et inexpressive. Il n’y a peut-être que Zorro, le renard, qui soit capable d’esquisser un sourire alors que ses yeux sont bandés. Mais tout le monde reconnait Diego de la Vega derrière le masque. Dès lors, il ne fait plus peur. Il n’est plus étranger. Il peut alors rassurer la veuve et l’orphelin.

En temps de Covid, le soignant et l’enseignant doivent redoubler d’effort pour y parvenir, au risque de devenir des hors-la-loi de l’humanité.

Christian Gallopin, médecin et philosophe

Reconnaitre et accepter l’impuissance en santé publique. Michel Bass

Face au virus : puissance et impuissance du Politique

Comment interpréter le cafouillage et l’incertitude qui règnent au sujet du COVID ? Est-ce seulement lié à une connaissance scientifique insuffisante ? Ou peut-on aussi y voir une grande incompétence en matière de santé publique ? Et pas qu’une incompétence, mais aussi le résultat de remettre constamment et depuis longtemps au lendemain l’effort environnemental et de santé publique, comme le disent les signataires de l’article « faut-il boycotter le sucre pour avoir raison des nicotinoïdes »(Libération 27 octobre 2020,https://www.liberation.fr/debats/20…) ? Plus tard, toujours plus tard, ce n’est pas le moment…

Et maintenant, nous sommes confrontés à une épidémie, heureusement moins grave et moins durable que la crise écologique, mais dont les effets et peut-être aussi une partie des causes sont le reflet de notre incapacité à « agir » face à la crise écologique. On ne fait que colmater les brèches au fur et à mesure qu’elles se manifestent, sans prendre au sérieux le problème, sans aucune capacité à anticiper. A force de reculer devant les enjeux de santé publique de la crise écologique, nous sommes confrontés à une crise devant laquelle notre impuissance saute aux yeux. Mieux gérer ce genre de crise consiste d’abord et avant tout à prendre au sérieux l’action très en amont des problèmes, sans être centrés et obnubilés par le problème à résoudre immédiatement, résolution souvent très partielle ou impossible.

Pour mieux comprendre les impasses actuelles dans lesquelles la crise sanitaire nous a plongé, nous allons examiner la politique menée du pont de vue de quelques analyseurs de santé publique, développés depuis des années par l’AFRESC dans la perspective de l’économie sociale et solidaire que représente la santé communautaire.

Voilà les analyseurs que je vais développer et utiliser pour essayer d’y voir un peu plus clair dans ce qui nous arrive :

1- Le mode de définition des problèmes est-il rigoureux ?

2- Les finalités sont-elles claires et les objectifs énoncés en cohérence avec ces finalités ?

3- Quels sont les niveaux d’action des mesures prises et quelle est leur pertinence ?

4- Comment le public est-il pris en considération ?

Après avoir tenté d’analyser la crise du COVID à l’aide de ces 4 questions, nous serons en mesure de mieux comprendre pourquoi les réponses publiques apportées jusque là ne peuvent pas répondre valablement au problème, ce que sent bien, mais confusément, la plus grande partie de la population. Confronté à l’impuissance, ne vaut-il pas mieux la reconnaître et en tirer des conséquences pour le long terme ? Pour envisager d’autres modalités de gestion des problèmes dans un effort de santé publique écologique, c’est à dire prenant enfin à bras le corps ce qui fait et fera problème dans la santé et la société à force de continuer l’illimitation tant de la production de toxiques en tous genres, que de médecine toujours plus prométhéenne ?

I- Le mode de définition des problèmes est-il rigoureux ?

Traditionnellement, un problème de santé publique est un problème à traiter en priorité si

1- il est de grande ampleur (prévalence et incidence).

2- l’absence d’intervention est dommageable pour la population ou la société

3- le problème est grave (degré d’altération provisoire ou définitive de la santé des individus et de la population, et fonction de la population concernée)

4- il existe des solutions efficaces et adaptées (sans solution réelle, mieux vaut ne pas s’attaquer au problème, cela est contre-productif)

5- on a les moyens de notre intervention, y compris dans ses conséquences économiques

6- l’action est faisable et acceptable du point de vue culturel, éthique

Reprenons ces 6 points dans le cas du COVID.

1- L’ampleur : il ne fait pas de doute que le problème est de grande ampleur, au moins du point de vue de l’incidence (nombre de nouveaux cas), mais moins du point de vue de la prévalence (le stock de cas reste limité, parce que les gens ne sont malades et/ou contagieux que peu de temps, de l’ordre d’1 semaine). Donc beaucoup de nouveaux cas, mais peu de stock, à la différence par exemple de la tuberculose ou du cancer dont les traitements peuvent durer des années, avec des allers et retours à l’hôpital, y compris dans des services de réanimation. Comme nombre de maladies contagieuses, le COVID a une forte incidence, mais n’engendre pas de population à prendre durablement en charge. Il peut par contre empêcher de prendre en charge ces maladies durables par l’encombrement lié à la forte incidence. Ceci dit les chiffres d’incidence, et peut-être de mortalité de cette crise sont encore peu fiables, car encore trop des chiffres bruts, sans éléments de comparaison et d’analyse (que signifie 20 000 nouveaux cas de COVID : des tests positifs ? Des malades ? Des très malades ? Des contagieux ?). L’incidence doit être mieux qualifiée ; ni le nombre total de cas positifs ni leur variation d’un jour à l’autre ne nous dit rien de la dynamique épidémique. Une incidence forte pendant quelques semaines n’a rien à voir avec une incidence plus faible, mais longue.

2- L’absence d’intervention est-elle dommageable pour la population ? : il vaut mieux poser la question dans ce sens (et non donc l’intervention est-elle bénéfique) tant le caractère bénéfique des interventions est toujours défendu, car sinon comment les justifier ? Que se passerait-il sans intervention ? Il est probable que le nombre de décès serait élevé chez les personnes âgées et/ou vulnérables (ce sont bien souvent les mêmes), que les services d’urgence et de réanimation seraient débordés, mais aussi que l’économie serait moins profondément atteinte, que les jeunes et les catégories sociales les moins aisées auraient moins de souci à se faire. Quand on observe les inégalités sociales de santé (les classes les moins aisées vivent 7 ans de moins en général que les classes aisées) et que l’on met cela en balance avec la répartition des décès (médiane à 84 ans, espérance de vie à 80 ans), il semble que l’effort consenti par les classes les moins aisées profitent plus … aux classes aisées ! Il faut ensuite examiner quel type d’intervention est possible, souhaitable et réalisable. Car toute intervention n’est pas bonne en soi. Il se peut que certaines interventions soient dommageables pour certaines populations et pas d’autres. Il s’agirait alors d’avoir des critères précis : type de population, type de dommage, inégalités produites, durabilité du dommage. Par exemple, il serait licite de comparer le dommage « surmortalité de personnes de plus de 84 ans » au dommage « chômage de masse, perte d’espérance pour toute une génération de jeunes », le dommage lié à l’arrêt de la prise en charge correcte de nombreux malades, ou même le dommage produit par la diminution des libertés publiques pour le long terme de la possibilité de démocratie. Tout cela ne va pas de soi, et mérite d’être débattu, ce qui n’a jamais été le cas des instances de décision (ou en tout cas ces instances se sont bien abstenues de nous en faire part). Des actions circonscrites aux personnes vulnérables auraient pu être plus pertinentes que des interventions visant à solutionner le problème.

3- La gravité : en santé publique, les critères de gravité sont la mortalité et les handicaps résiduels. En ce qui concerne le COVID, la mortalité est faible (une surmortalité de 10 à 20 000 personnes principalement très âgées soit 2 à 3 %). Les conséquences en termes de santé individuelle ou collective sont quasi nulles (convalescence longue, mais pas de handicap durable).

4- l’existence de solutions efficaces : à voir le rebond du nombre de cas après l’épidémie, et la panique qui nous prend, on ne peut pas dire que les solutions trouvées aient été efficaces. Ce furent des pis-allers, des sauve-qui-peut, mais pas des réponses pertinentes. Dire que sans ces solutions la situation aurait été nettement pire n’est qu’une rhétorique, un élément de langage. C’est un discours auto-justificateur. Non, ces réponses ne sont pas très efficaces et elles entraînent énormément d’effets pervers. Bien sûr, faute de mieux… Mais admettons que nous manquons tous de réponse pertinente face à cette épidémie, comme par rapport à presque toutes les épidémies. La preuve ? Nous attendons le vaccin comme le messie. D’ici là la circulation du virus va continuer, et nous ne faisons que la ralentir un peu. Pour quel objectif est-ce mieux de ralentir la circulation du virus ? Sûrement pas pour atténuer la gravité…

5- Les moyens de notre intervention ? : il semblerait que l’argent coule à flots. On peut soigner tout le monde, compenser la perte de salaire, compenser les faillites, etc. Mais cet argent n’existe pas. A un moment donné le principe de réalité fera à nouveau surface, et cela risque d’être une catastrophe pour beaucoup de monde, y compris dans nos capacités de prise en charge sanitaire des malades. Les moyens que nous nous donnons sont effrayants, d’autant qu’on aurait sans doute pu, avec plus de discernement, éviter d’avoir à les employer.

6- L’action est-elle faisable et acceptable ? : elle semble acceptée, du moins en surface. Le port du masque est visible. Mais la réalité de la protection est moins évidente : non pas que le masque ne soit pas efficace (il est très efficace si porté comme l’indiquent les normes). Les masques sont touchés, enlevés, remis. Ils sont mis à mauvais escient (dans la rue par exemple) provoquant une baisse de la vigilance à le porter là où ils seraient indispensables. De même le lavage des mains au gel hydro alcoolique : quelques gouttes dans les mains qu’on frotte rapidement et sans méthode pendant quelques secondes ne sert à rien ; il faut une quantité suffisante, et se frotter pendant au moins 15 secondes, en prenant soin de passer entre les doigts, au bout des doigts, dans le creux de la main, etc. Dit autrement, le mieux est l’ennemi du bien. La routine du port de masque (comme la routine du lavage des mains) conduit à une perte d’efficacité. Mais entendons nous bien : ce n’est pas la technique du masque ou du gel qui est inefficace en soi, mais son utilisation à grande échelle, dans un but pas très clair (qui protège qui ou quoi et pourquoi).

En résumant ces 6 points, constatons : le COVID a une certaine ampleur instantanée, mais peu d’ampleur sur le moyen long terme. Une absence d’intervention aurait sans doute eu des conséquences négatives pour une partie de la population, mais l’intervention a de nombreux effets délétères qui ne font que commencer. La gravité est toute relative (de l’ordre d’épidémies de grippe importantes) et les solutions à notre disposition sont peu efficaces. Les interventions réalisées ou projetées sont extrêmement coûteuses, et à la limite de l’acceptabilité. En tant que problème de santé, il ne méritait pas une telle attention (je ne dis pas qu’il ne méritait pas une attention, mais qu’il ne méritait pas un effondrement socio-économique de cette ampleur dont le résultat en matière de santé est plus que médiocre).

Il n’est pas étonnant que la confiance dans les pouvoirs publics soit aussi faible, et l’exaspération des gens en train de monter. Seule l’espérance d’une évolution spontanée favorable à court moyen terme évitera je l’espère une explosion sociale.

La manière donc dont ce problème a été envisagé n’est pas très cohérente avec ce premier analyseur : le problème est mal posé. Et tout le monde le ressent. A suivre : http://www.afresc.org/spip.php?article312&id_rubrique=14

Michel Bass, médecin, sociologue

Humain trop humain. Didier Martz


Michel Billé, ami et sociologue, écrit, à l’occasion de l’épidémie et à propos des vieux et des vieilles, qu’ils et elles ne meurent pas du virus mais de la disparition de toute relation sociale. Et on meurt seul jusqu’à la tombe. On devrait y réfléchir à deux fois lorsqu’on va mourir. Mourir du virus ou mourir de l’isolement ? J’aurais aimé dire de « l’isolation » mais le terme est trop connoté bâtiments et constructions. Pourtant l’isolation c’est, dit le dictionnaire, le « fait de s’opposer au passage du courant électrique, de la chaleur ou des vibrations sonores. » On ajoutera qu’en cette période de crise épidémique avec la manière dont on nous traite que l’isolation c’est « le fait de s’opposer à la relation entre le patient et ses proches » et s’opposer au « passage du courant, de la chaleur» de l’affection. L’isolement, un état ; l’isolation un processus.

La mentalité de l’homme ordinaire – et peut -être des autres – que Orwell nomme la « common
decency », le porte à aimer d’amour et d’amitié, à respecter, à être honnête, etc. Par nature, pourrait-on dire, il pratiquerait la solidarité, l’entraide, la bienveillance. Sauf, nous dit Jean-Jacques Rousseau, que cette nature, cette armature morale et naturelle est pervertie par la société. Ce qui fait que la séparation des individus des uns des autres et leur isolation ne sont pas des phénomènes nouveaux liés à la crise mais sont au cœur d’un processus en cours depuis un moment déjà. Pas tant parce que les gens sont individualistes – un peu quand même – mais surtout parce que ce processus est un processus d’individualisation qui s’opère à leur insu.

Tout pousse à les séparer. Ainsi, par exemple, on ne conçoit pas des cabines téléphoniques portables – appelées téléphone mobile – parce que les gens ont besoin de s’isoler mais parce qu’on pense qu’on devrait les isoler. Ici pour le téléphone, collé à l’oreille, dans une bulle foetale régressive.
L’épidémie ne fait que souligner et accroître un peu plus ce phénomène de séparation et s’agissant de vieux et de vieilles, les EHPAD l’ont largement développé. Pas par une volonté délibérée – les gens sont encore bienveillants – mais par un effet de structure. Ces institutions, comme beaucoup d’autres, sont des maisons de « retrait » de la vie sociale.
Accru, le processus de séparation avec ses formes d’égoïsme, pousse à l’indifférence, au rejet, à la discrimination et plus si affinités avec certaines idéologies qui préparent à toutes les extrémités. Et, qui va de pair avec ce progrès régressif, le développement d’une forme de dépersonnalisation, de déshumanisation propice à toutes les haines, passions tristes dirait Spinoza qui diminuent l’individu. Hannah Arendt aime bien le mot « désolation », une situation dans laquelle l’individu se sent totalement isolé et coupé du monde, comme détruit : l’homme dé-solé n’a plus de « sol » sur lequel s’appuyer. C’est flagrant dans les régimes totalitaires, plus insidieux dans des régimes plus doux où les déserts sociaux s’étendent progressivement.

Mais la common decency d’Orwell, la décence commune, ramène toujours de l’humain même dans les situations où il semblerait qu’il ait complètement disparu ne laissant la place qu’au désir de l’éliminer. Orwell dans ses réflexions sur la guerre d’Espagne rapporte un souvenir lorsqu’il faisait face aux tranchées fascistes : « Un homme qui devait probablement porter un message à un officier, jaillit de la tranchée et se mit à courir, complètement exposé, sur le sommet du parapet. Il était à moitié habillé et, tout en courant, retenait son pantalon avec ses mains. Je m’abstins de tirer sur lui (…) si je n’ai pas tiré, c’est en partie à cause de ce petit détail du pantalon. J’étais venu ici pour tirer sur des « fascistes ». Mais un homme qui retient son pantalon à deux mains n’est pas un « fasciste » : c’est manifestement un semblable, un frère, sur lequel on n’a pas le cœur de tirer ».

Avec le philosophe Nietzsche, décidément l’humain est toujours trop humain. Par des gestes banalement humains. Ainsi irait le monde !

Didier Martz, philosophe