Le mot Agressivité, usages et mésusages. José-Marie Polard

A partir d’une clarification de la signification de ce mot, nous allons essayer de décrypter deux dispositifs collectifs très contemporains, l’ « aller vers » vaccinal et le consentement.

Qu’est ce qui fait le destin d’un mot ? Interrogation légitime parfois, quand on en compare le sens contemporain à celui originel, suite à une évolution de son emploi, si bien qu’un éclairage étymologique sera souvent riche d’enseignements.

Prenons le mot agressivité très souvent connoté négativement. Il n’est pas inutile de rappeler son origine latine «  ad- gressere », signifiant aller vers . Aller vers quoi ? Nous pourrions dire la réalité, comme aller au contact ; on perçoit déjà dans ce mouvement ce qui peut permettre d’accéder au principe de réalité et distinguer du principe de plaisir ; un principe de plaisir étant souvent source de (con)fusion entre l’autre et soi-même, entre l’intériorité et l’extérieur.

L’étymologie du mot violence, souvent confondue avec l’agressivité, est toute autre : « Violare » signifie agir de force sur quelqu’un ou quelque chose, et « violentus », abus de force. Le rapport de force prend le pas sur la relation, clairement. Aller vers ce n’est pas la même chose qu’agir de force, n’est-ce pas ? Cette action de force se caractérisera par une intensité de haut niveau.

Observons un bébé. Certes tous les bébés n’ont pas un même tempérament mais on ajoutera qu’ils n’ont pas un même environnement notamment humain, mais que fait- il d’autre que d’agir sur, que d’aller vers sa mère, vers une partie de la pièce, un objet, etc. l’expérimentant avec une agressivité vitale. Une séquence de vie que Piaget nommait intelligence sensori-motrice.

Cliniquement, cela fait longtemps que je distingue, comme bien d’autres, la destructivité (envers l’autre ou soi- même) et l’agressivité vitale, celle-ci étant un équivalent de la vitalité. Les théories de l’agressivité sont plurielles, y compris dans la psychanalyse, je vais ici me référer à la compréhension qu’en a D.W. Winnicott dont l’œuvre déborde le territoire de la psychanalyse, clinicien hors pair et penseur pour qui l’observation prime sur la théorie. Le rôle qu’il attribue à l’agressivité dans le développement d’un individu est central.

En résumé, la motricité est le précurseur de l’agressivité, celle-ci n’est donc pas prise d’emblée dans le registre de la pulsion. Cette agressivité originelle, naturelle, est plus ou moins synonyme d’activité. Ce n’est qu’ensuite qu’elle fusionnera ou pas avec le registre pulsionnel et qu’elle infiltrera le registre relationnel sur un mode destructeur ou pas. L’expression de cette agressivité, cet aller vers, si les réponses de l’environnement humains sont ajustées, permet à un sujet de distinguer d’une part la réalité objective de la réalité subjective, et d’autre part d’introduire une séparation psychique, entre l’autre et soi-même.

Cette approche, certes synthétique, nous semble éclairer certains enjeux de la notion de consentement, qu’il s’agisse d’une politique de vaccination ou lors d’une relation sexuelle.

Un public empêché ?

En France, les publics empêchés représentent, selon le ministère de la Culture, les personnes ne pouvant se déplacer aux lieux culturels. Ces publics rassemblent alors de nombreuses catégories : malades, personnes à mobilité très réduite, personnes très âgées, hospitalisés, détenus… Dans le cadre de leur ambition d’accès à tous, les bibliothèques par exemple créent ou contribuent à créer des services à leur destination.

Une version technocratique, en somme, de cette fameuse phrase extraite du Bossu. « Si tu ne viens pas Lagardère, Lagardère ira à toi ! » L’idée est de permettre un accès à la culture pour tous.

Cette fois ci, dans une perspective de politique sanitaire, pouvons-nous considérer le public visé par l’ « aller vers » vaccinal comme étant empêché( d’accéder au vaccin) ? Visant les 75 ans et plus, il n’est pas inutile de rappeler ce qu’ambitionne ce dispositif :

« L’aller vers est à entendre comme une démarche qui se situe au-delà de toute intervention sociale, qu’elle soit d’accueil, de diagnostic, de prescription, d’accompagnement. Cette démarche rompt avec l’idée que l’intervention sociale ferait systématiquement suite à une demande exprimée. Elle permet d’intégrer dans les pratiques les situations de non-demande de certains publics (pas seulement des personnes vulnérables) et engage les acteurs à se situer dans une pratique proactive, pour entrer en relation avec ces publics. Les mises en relation ont pour but de créer, non seulement des liens entre les personnes concernées, les professionnels et les organisations, mais également de donner à chacun la possibilité de renforcer sa capacité d’analyse des comportements et des pratiques. Ces deux éléments – la création de liens et la réflexivité – sont nécessaires pour faciliter les liaisons sociales. Il ne s‘agit pas de construire une méthode ou un dispositif qui serait applicable à tous et à tout service. Le « aller vers » est une approche, une démarche qui concerne à la fois les pratiques professionnelles et les stratégies institutionnelles. »

Si nous considérons que ces 75 ans et plus sont surinformés sur les risques réels que la Covid 19 leur fait courir, on distinguera : 1.ceux qui ne peuvent accéder au vaccin (public empêché), 2.ceux qui sont ambivalents (empêchés par leur conflit interne), 3.ceux qui le refusent.

Après tout, dans la perspective d’un plan gouvernemental, on peut considérer que l’Etat se situe dans sa mission d’agir sur la réalité, et ainsi de vouloir contacter les premiers et seconds et qu’il veuille convaincre les troisièmes. S’il s’agit de proposer, la démarche nous parait légale et légitime, mais convaincre flirte parfois avec « vaincre avec », et son cortège d’arguments culpabilisants, menaçants ou infantilisants. La mise en place de la relation ambitionnée dans la note de cadrage se transformerait alors en rapport de forces, donc d’une certaine forme de violence.

La demande et la possibilité du non

En fait le point nodal de l’argumentation de ce dispositif s’organise autour de la non demande d’un des protagonistes, ici le public visé ; j’ai surligné les passages. La vaccination n’étant pas obligatoire, nous sommes au cœur des enjeux d’un consentement (ici à une politique) qui suppose toujours la possibilité d’un refus.

Face à un public non demandeur, voire non désirant de ce vaccin, L’Etat se retrouvant dans une drôle de position de demander et d’obtenir un consentement, a mis en place des modalités tactiques pour tendre vers l’objectif stratégique de ce dispositif qui sont doubles : établir une relation avec sa dimension affective pour « renforcer(sic) la capacité d’analyse des comportements et des pratiques ».

Si j’osais l’image, je dirais que c’est un classique du dragueur un peu lourd qui ne veut pas entendre et laisser à l’autre la possibilité du non.

Illustration. Giacometti. « L’homme qui marche »

Je me sens bien avec mon masque

La crise sanitaire a creusé un écart, le masque est devenu symbole. 

Il n’a pas la douceur du plaid que j’applique sur mon nez et ma bouche lorsque l’angoisse monte, mais il me permet de me créer un petit cocon de chez-moi, quand je suis dehors. Il se fait doudou, doudou un peu rêche pas toujours très confortable, mais doudou quand même. 

Je suis heureuse de le quitter une fois chez moi, mais dehors, sans, je me sentirais nue face à un monde qui ne le mérite pas. 

Le sentiment de n’avoir pas ma place ici s’est accru depuis un an ou deux. La crise sanitaire en est en partie responsable, mais mon ressenti d’inadéquation avec ce qui m’entoure préexistait et j’avais déjà, avant, commencé à me mettre en retrait des situations dans lesquelles je me sentais étrangère. J’avais déjà commencé à me mettre en retrait des gens qui me semblaient trop éloignés de mon monde. 

À une époque où seules les évidences de la vie extérieure ont de la valeur et où tout est vu sans effort, le masque symbolise mon être qui réclame un  investissement personnel, une vraie implication, avant de se mettre à nu.

Je l’associe également à la nudité lorsque je le vois mal porté, et je l’avais déjà évoqué. Bizarrement, son absence pure et simple ne me fait pas l’effet d’être dans un camp de naturistes, mais baillant, perpétuellement glissant, ou ostensiblement porté sous le nez et je me sens forcée de voir l’intime de l’autre.

Il y a quelques jours je me raidissais à l’approche d’un homme qui me regardait fixement et dont le nez pointait délibérément au dessus du tissu. Et pas plus tard que lundi je frissonnais intérieurement de dégoût chaque fois que ce formateur haussait les sourcils en cadence comme s’il cherchait à me faire complice d’un mystérieux secret un peu grivois en même temps que son masque glissait jusque sous sa moustache.

Le conserver même lorsque je pourrais l’ôter est une manière de refuser de m’identifier à ceux qui le quittent, pour regagner un sentiment de liberté, ou le portent à moitié, par négligence ou pour se déclarer rebelle. Pour moi, le porter n’est pas provocation puisqu’il m’apaise, il est mon moyen de garder un secret.

Mais, tout comme au printemps 2020, alors qu’il n’était pas encore obligatoire d’en porter et qu’il était de toute façon impossible de s’en procurer, et alors que même pour sortir les poubelles j’enfilais celui que je m’étais cousu, je me sens isolée face à la grandissante majorité retournée à la vie d’avant. Et je frémis à l’idée du jour où il ne sera plus officiellement utile.

Vertie

Déjà, paru sur : htpps://troispasenavant.wordpress.com

Malaise dans le soin aux enfants : une mobilisation à la recherche d’un consensus intelligent. Thierry Delcourt, pédopsychiatre

Le soin aux enfants en difficulté vit une grave crise, qu’il s’agisse de la pédopsychiatrie, de la pédiatrie, du secteur médico-social, des multiples acteurs censés assurer la prise en charge des problématiques de l’enfance. On commence à en parler… enfin ! Mais de quelle crise parle-t-on ? Comment l’appréhender ? Pourquoi les acteurs sociaux et professionnels de santé se mobilisent ?

On ne peut que constater une croissance importante des demandes d’aide, certes, liée à la crise de la Covid mais pas seulement. C’était déjà le cas bien avant, en lien d’une part avec une souffrance psychique des enfants dans leurs conditions de vie familiale, sociale et scolaire, et d’autre part, avec un accroissement des normes d’apprentissage et d’adaptation dans l’enseignement, et ce dès les classes maternelles. L’Éducation nationale pousse les professionnels de l’enfance à repérer les différences et les difficultés comme des troubles qui sont nommés arbitrairement et abusivement « troubles neurodéveloppementaux » sans appui neuroscientifique crédible. Or, cette dénomination ne vaut que pour des cas assez rares qui relèvent de la neuropédiatrie, et non de la pédopsychiatrie. Les instances administratives (HAS, ARS, DGS), poussées également par certaines associations de parents légitimement en mal de diagnostic et de traitement pour leurs enfants, se sont engouffrées dans la commodité de ce sac fourre-tout du trouble neurodéveloppemental.

Face à la crise structurelle et idéologique inhérente à cette dérive scientiste, c’est-à-dire à l’allure de neuroscience mais sans support scientifique réellement étayé, la pédopsychiatrie est d’autant plus mise à mal qu’elle souffre d’une pénurie en moyens humains et matériels pour répondre aux attentes des enfants et des parents quant au diagnostic et à la prise en charge des troubles et des pathologies. Face à l’afflux des demandes, il est facile, et pervers, de tirer à boulets rouges sur les professionnels de santé de la pédopsychiatrie qui font comme ils peuvent avec les pauvres moyens dont ils disposent. L’intention à peine voilée jusqu’alors, et maintenant ouvertement déclarée, est d’imposer cette réponse déviante et inadaptée du tout trouble neurodéveloppemental promue par l’HAS, l’ARS, le ministère de la santé, le secrétariat d’État chargé des personnes handicapées et soutenue, voire poussée par une veille agressive de certaines associations de parents.

Il n’est plus question de gérer la pénurie, que ce soit dans le milieu hospitalier, médico-social ou en pédopsychiatrie libérale. Il est devenu matériellement impossible de répondre à l’affluence de demandes, de prendre le temps de les décrypter et d’y apporter une solution intelligente, soit de donner à l’enfant l’opportunité d’exprimer sa souffrance et ses difficultés, de l’écouter et de lui permettre d’aller mieux. Il est temps d’y mettre des moyens matériels, financiers et humains, non pas des sparadraps bricolés ou des cataplasmes, mais de vrais moyens pour permettre de répondre à cette demande pédopsychiatrique et médico-sociale. Et plutôt que de mettre en concurrence une pédopsychiatrie clinique, psychodynamique avec des plateformes d’orientation et de coordination pour dépister les troubles neurodéveloppementaux, il est urgent de déployer de réels moyens, quoi qu’il en coûte, et non pas déshabiller Paul (l’approche psychique et psychosociale) pour habiller Jacques (l’approche du tout handicap neurodéveloppemental).

Il est inacceptable, et même criminel pour l’avenir des enfants, de retirer ou de tenter de retirer aux professionnels de la pédopsychiatrie, notamment en CMPP (centres médico-psycho-pédagogiques) et CAMSP (centre d’action médico-sociale précoce), le soin psychique de l’enfant et de sa famille. D’autant qu’il ne s’agit pas de « bobologie » mais de soin réel qui, de plus, permet une prévention à court et à long terme des pathologies psychiatriques grâce à une action thérapeutique précoce. Si des plateformes de coordination et d’orientation peuvent s’avérer utiles pour accélérer la prise en charge (à condition que les moyens de l’assurer soient mis en œuvre sans parti pris idéologique), en aucun cas elles ne peuvent couvrir le champ de la pédopsychiatrie et du soin médico-social.

L’idéologie séduisante du diagnostic précoce de prétendus troubles neurodéveloppementaux ne fait que répondre au réductionnisme du DSM (manuel de diagnostic statistique américain qui liste un inventaire à la Prévert de troubles, démarche qui commence à être décriée par ses concepteurs), et alimente le marché florissant d’officines prônant le scientisme et à l’industrie pharmaceutique. Cela ne peut que desservir la qualité du diagnostic et du soin prodigué aux enfants en difficulté, en souffrance ou différents.

Rappelons que le diagnostic est un acte médical qui ne peut en aucun cas être dicté, imposé par une administration ou par une association de parents. Cet acte médical complexe peut et doit être précoce, nous sommes tous d’accord, mais ce n’est pas pour autant qu’il s’impose dans l’accueil et la prise en charge des enfants en difficulté. Nous avons tous, professionnels du soin, l’expérience qu’il suffit parfois de quelques séances bien conduites pour identifier un problème, un trouble, une souffrance qui, à terme, peut devenir une pathologie sévère si la perspicacité clinique et la liberté du soin proposé ne sont plus accordés aux professionnels de santé. Dans de nombreuses situations, ce n’est pas le diagnostic qui est prioritaire mais la qualité de l’accueil, de l’écoute, de la rencontre qui permet d’identifier et de soigner tout à la fois un trouble. Celui-ci, même s’il est spectaculaire, reste assez souvent accessible à un soin psychique spécialisé sans mettre en place une rééducation, un traitement médicamenteux invasif ou autres propositions dont le pire est d’apposer sur l’enfant une étiquette de handicap qui peut devenir stigmatisante.

Le parcours de soin d’un enfant en difficulté, en souffrance et/ou qui présente un trouble, relève d’une approche bioneuropsychosociale sans écarter une des composantes de la problématique. Or, la tendance actuelle est d’écarter le psychosocial qui est encombrant car il oblige à soulever des questions épineuses, y compris sur le plan socio-politique. La manipulation bien-pensante, un jeu de bonneteau populiste qui réduit l’enfant à un cerveau programmé versus computer, est de ne prendre en compte que le bioneuro. Cela conduit l’administration à conditionner le financement de prise en charge à la procédure POC (plateformes d’orientation et de coordination) dans le cadre du diagnostic TND (trouble neurodéveloppemental) validé par la MDPH (maison départementale des personnes handicapées) vers le handicap. Il n’y a que trois catégories : TSA (trouble du spectre de l’autisme), TDA/H (trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité) et DYS (florilège des troubles instrumentaux : dyslexie, dyscalculie, dyspraxie…).

Alors, que devient la dimension de trouble psychique et/ou des conditions sociales, familiales et culturelles : elles sont banalisées en bobologie, donc discréditées, et ne justifient donc pas un réel financement de la prise en charge et du soin pourtant si important dans ces situations. En agissant ainsi, on empêche de soigner, à moins de se plier à une dérive perverse de diagnostiquer un TND afin de permettre une prise en charge du soin psychique, (comme on majore souvent la pathologie en milieu hospitalier pour des raisons budgétaires). Dans tous les cas, on pénalise gravement les enfants dans leur développement et leur épanouissement, mais aussi les parents, désarmés et en désarroi, et les enseignants qui perdent leurs qualités d’intuition, de perspicacité, d’humanité au profit d’une procédure de la norme, de l’adaptation et du handicap. Il ne reste plus qu’à faire rentrer l’enfant-objet dans des cases, au forceps, en affichant une inclusion qui relève du mensonge d’État, puisque les moyens ne sont pas alloués, tant au niveau de l’Éducation nationale (effectif, formation, enseignants spécialisés) que des professionnels du soin et du médico-social.

Dr Thierry Delcourt, pédopsychiatre, Reims*

Dans La fabrique des enfants anormaux, Max Milo, 2021, je reprends toutes les composantes de cette déviance dont j’ai constaté l’évolution en quarante ans de pratique en tant que pédopsychiatre et psychiatre. Pour le rendre concret, accessible, je m’appuie sur des situations cliniques et sur des témoignages de parents et d’enseignants. Ce livre n’est pas juste un pamphlet, la dénonciation de dérives, il est émaillé de plusieurs propositions pour aider les enfants, les parents, les enseignants mais aussi tous les professionnels de santé qui sont concernés par le champ de la pédopsychiatrie.

* Mail: dr.thierry.delcourt@gmail.com – Site : http://www.thierry-delcourt.fr/

Rédacteur en chef des Revues Psychiatries et BIPP – Président de l’organisme de formation pour le développement professionnel continu des Psychiatres privés, ODPC-PP, Paris – Vice-président du Syndicat National des Psychiatres Privés, SNPP, Paris – Vice-président de l’Association Française des Psychiatres d’Exercice Privé. (AFPEP)

Derniers livres parus : Pour que naisse Amrita, L’Harmattan, 2021 – La fabrique des enfants anormaux, Max Milo, 2021 – Hystériques ? Histoire de la violence thérapeutique faite aux femmes, Eyrolles, 2021 – Quand la crise devient une chance, Eyrolles, 2018 – La folie de l’artiste, Max Milo, 2018 – Je suis ado et j’appelle mon psy, Max Milo, 2016

Où il sera question de complexité…et de spaghettis. Didier Martz



Ne dites plus « compliqué » mais « complexe » si la réalité est trop gênante ou inharmonieuse.

Dans nombre de cercles de pensée et d’activités, on fait un usage important de la notion de complexité. Son sens est à peu près partout le même : dire, avec un certain sang-froid, que la situation devant laquelle on se trouve n’est pas simple et que les explications et les solutions habituellement utilisées ne marcheront pas. C’est pourquoi elle est dite « complexe » et non pas « compliquée » comme le dirait le premier venu. Une manière de laisser entendre que certaines réalités ne sont accessibles qu’à quelques individus privilégiés adressant au commun des mortels un : « c’est trop complexe, tu ne pourrais pas comprendre ».

Mais « c’est complexe », c’est aussi une théorie, la théorie de la complexité. En France, elle a été conçue et promue principalement par Edgar Morin, un éminent philosophe et penseur. Une théorie avec des outils pour penser, comprendre la réalité et agir sur elle. Elle est très prisée notamment dans les écoles de management dont les émules auront affaire à la complexité des choses et des êtres.

Mais que se passe-t-il donc pour que nous ayons besoin d’un nouveau mot pour approcher ladite réalité ? Nous sommes habitués à voir apparaître dans le paysage des mots pour désigner des réalités, de nouveaux objets ou des pratiques nouvelles par exemple le « selfie ». Ou bien utiliser d’anciens mots et les recycler comme le « navigateur » sur l’océan Internet. Attention de ne pas confondre le néologisme, le nouveau mot, avec l’euphémisme qui lui adoucit les licenciements en plan social et métamorphose les chômeurs en demandeurs d’emploi.

Il faut donc envisager que la réalité est devenue tellement variée, hétérogène, composite qu’il a fallu pour la désigner remettre au goût du jour le vieux mot latin complexus, complexe. D’un monde trop entrelacé et enchevêtré les Latins disaient qu’il était… complexe.

Pour nous les modernes, il a fallu en effet que le monde devienne bien embrouillé pour remplacer le mot « compliqué » par « complexe ». C’était autrefois compliqué, aujourd’hui c’est devenu complexe. Pour comprendre la différence entre les deux, on dira d’un ordinateur qu’il est compliqué. Il est composé de nombreux éléments en interaction, mais il n’a pas été conçu n’importe comment. Celui qui l’a conçu avait une « petite idée » de la chose et il est possible de la retrouver à partir de l’étude des différentes parties de l’ordinateur et de reconstruire la machine. Avec un peu d’expertise, certes. La démarche est très cartésienne. On décompose une réalité en autant de parties qu’il est possible pour y comprendre quelque chose. Et parfois on n’y retrouve pas ses petits. !

Mais le monde n’est pas un ordinateur. Il est complexe. Comme la vie parfois. Compliquée lorsqu’il faut la gérer, tenir un agenda, faire des courses, aller chercher les enfants ; complexe lorsque la vie, perdue dans les complications, perd aussi son sens. Prenons cet exemple trivial emprunté à je ne sais qui. Lorsque nous versons les spaghettis dans notre assiette, nous ne les agençons pas selon un plan préconçu et pourtant ils forment bien une structure complexe dont les « caractéristiques, dit un certain Pablo Jensen, sont difficiles à prédire en partant des propriétés de chacune de ses parties », entendons à partir de chaque spaghetti. Les structures humaines, comme le plat de pâtes, sont du même ordre : peu prévisibles, complexes. À partir d’un ou de quelques bonshommes, il est difficile de retrouver la société dans son ensemble. Ici, le Tout (la société) est plus grand que l’ensemble des parties (ici les bonshommes) même additionnées. On peut aussi y réfléchir à partir du jeu de Mikado si on n’aime pas les spaghettis.

Fritz Zorn (ou Angst) dans son livre titré Mars, paru en 1976, indique une autre fonction de la notion de complexité. Plus idéologique. En son temps, on disait « compliqué ». Il écrit  : « Dans ma famille, lorsqu’il s’agissait de prendre parti, l’un des recours les plus en vogue, c’était le «  compliqué ». « Compliqué », c’était le mot magique, le mot clé qui permettait de mettre de côté tous les problèmes non résolus, excluant ainsi de notre monde intact tout ce qui est gênant et inharmonieux. . . il suffisait de découvrir qu’une chose était «  compliquée », et déjà elle était tabou. On pouvait dire: Aha, c’est drôlement compliqué; alors, n’en parlons plus, laissons tomber. . . Le mot « compliqué » a pour moi quelque chose de magique: on disait « compliqué » à propos d’une chose comme si on prononçait sur elle une incantation, et la voilà disparue. » Fin de citation. Aujourd’hui, il suffira de dire que c’est « complexe » lorsque le monde devient trop « gênant et inharmonieux. »

Distanciel et Présentiel, de faux amis. Didier Martz

On hésite sur l’orthographe. Il serait cohérent d’écrire les deux avec un C si on les fait dériver des mots français distance et présence. Mais ce n’est pas le cas. Le premier, un néologisme, est apparu pour désigner le travail ou l’enseignement à distance alors que le second, un anglicisme, provient de l’anglais presential pour signifier être « présent physiquement ». Pour éviter de tels barbarismes, il eut suffi de dire « à distance » et « en présence » et ainsi, de travailler ou enseigner à distance ou en présence, sous-entendu « des uns des autres ». C’est plus élégant.

L’entrée conjointe et massive de ces deux mots dans le paysage mental va bien au-delà de questions étymologiques. Elle indique que quelque chose d’important se déroule aujourd’hui dans les relations humaines et il ne s’agit pas que de travail, d’enseignement, d’achat, de jeux, etc. J’ajouterais quelque chose qui ne tourne pas rond. On s’en doute et je n’apprendrais rien de bien nouveau, il s’agit du fait que nous sommes de moins en moins en présence et par conséquent de plus en plus à distance. On conviendra que le travail, l’enseignement, l’achat et le jeu s’effectuant à distance présentent des commodités et des facilités, suscitent beaucoup d’enthousiasme et procurent quelques avantages. Mais, qu’on ne se réjouisse pas trop vite car on touche là aux raisons profondes qui font de nous des êtres humains.

Parmi ces raisons qui datent de la nuit des temps, il y a la possibilité de se déplacer et d’être mobile ; la seconde, d’être et de vivre en groupe. Pour la première, le confinement et le couvre- feu y mettent partiellement ou totalement un terme ; pour la seconde, le masque, l’évitement des contacts, l’hystérie hygiéniste, et plus loin le télé-ceci ou le télé-cela éloignent les individus des uns des autres.

Ceci dit le phénomène n’est pas nouveau, il est juste accentué avec l’épidémie. J’ai déjà eu l’occasion d’en parler et je n’y reviens pas (on se rendra dans le recueil de mes chroniques « Ainsi va le monde » pour en savoir plus). Qu’on réfléchisse juste à ce qu’il en est de nos déplacements et de notre liberté de nous mouvoir, de ce qu’il en est de cette mobilité qui nous fait découvrir des « horizons nouveaux » dans nos espaces limitrophes, aux confins (confinement). Et simultanément, qu’on réfléchisse à ce qu’il en est de ces êtres qui vivent ensemble pour l’essentiel noyés dans un processus de massification atomisée ou de collectivisation où l’on est tout seul ensemble.

J’insisterai sur un aspect particulier ou singulier de cette mise à distance des individus entre eux, mise à distance qui n’est pas loin de « tenir à distance » voire de « tenir en respect » chacun pouvant être soupçonné, grâce à Tousanticovid, d’être porteur du virus. À l’inverse revient souvent la question du toucher. Comme à regret, on ne s’embrasse plus, on ne se serre plus la main. Éventuellement se touche-t-on du coude ou du pied dans un geste inélégant et de très mauvais goût. On a tendance à croire qu’on atteint là aussi à un mode d’être essentiel des individus et que les en priver leur ferait perdre leur âme.

Des historiens présents dans l’émission de France Culture, le « Cours de l’histoire » nous font savoir en effet que se toucher a été une constante. Aussi loin qu’on regarde dans l’histoire des hommes ou plus proche, celle de l’homme depuis sa naissance, on se touche ou on est touché. Doucement, parfois brutalement. Or, comme le montre Norbert Elias, l’identité du je a progressivement pris le pas, dans les sociétés dites développées, sur l’identité du nous. Et tous ces JE se sont éloignés les uns des autres. Comme la fourchette a mis les aliments à distance, les formules de politesse ont tenu les individus à distance. Comme le « ça va ? » matutinale, embrassades et serrements de mains, sauf exception, ne sont jamais qu’une manière paradoxale de tenir l’autre à distance. Surtout lorsqu’on ne le sent pas « bien ». Alors pas de regrets !

« Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau », écrivait Paul Valéry et pour cause : être touché est nécessaire à notre bon développement et toucher est essentiel à notre survie. Le bébé en sait quelque chose.

Ainsi va le monde !

Consentir à quoi ? Michel Billé

 

« Consentir » : Le dictionnaire historique de la langue française (sous la direction d’Alain Rey) nous explique qu’il s’agit d’un emprunt très ancien au latin « consentire » qui signifie être d’accord avec, de cum (avec) et sentire (sentir) au sens de être d’un même sentiment…  Il s’agit donc d’être en accord avec, de se conformer à, de donner son accord à quelque chose…

Il n’est alors jamais anodin de prendre conscience de la place du consentement dans nos vies… Il nous a fallu consentir à tant de choses ! Mais l’expression même « fallu consentir » vient justement dénaturer (ou révéler ?) la notion même de consentement… S’il me faut consentir c’est que je ne suis pas libre de le faire, c’est que cela s’impose ! Et l’ambiguïté de notre rapport au consentement trouve peut-être ici son origine : comment consentir librement si je suis obligé de consentir ?

Bien sûr la question s’est posée depuis notre plus tendre enfance… Il a fallu consentir, obéir, travailler, se soumettre à l’autorité même infondée parfois… Travailler à l’école, obéir à la maison à des parents parfois remarquablement bienveillants mais pas toujours… Consentir pour certains à une éducation religieuse et à ses « commandements », à ses préceptes… Il a fallu obéir à l’armée, se soumettre au service militaire, à l’autorité du grade… Il a fallu pour certains se soumettre à l’autorité d’universitaires parfois quelque peu péremptoires, se soumettre au travail, accepter l’autorité de la hiérarchie… Se soumettre à l’autorité de l’État, des lois, de la police… Et bien sûr, consentir à « prendre pour époux ou pour épouse… » Consentir à une sexualité plus ou moins choisie, à des pratiques culturelles Consentir toujours, partout, quel que soit le registre…

Lisant cela certains diront « Et heureusement ! » sans quoi il n’y aurait partout qu’un gigantesque foutoir… Consentir à l’ordre permet certainement une vie collective potentiellement féconde. D’autres affirmeront qu’il y avait surement ici et là quelques manières de résister et de ne pas confondre consentir et se soumettre, peut-être auront-ils également raison… C’est que cette véritable « éducation au consentement » nous a transmis une véritable idéologie du consentement au motif d’éviter le désaccord, l’opposition, le conflit… Et forcément, dans une société ultralibérale, la publicité et le marché sont venus manipuler les foules, en captant leur « temps de cerveau disponible[1] » parce que le marketing a développé justement l’art et la manière de nous faire consentir à acheter tel produit, tel service…

Mais partout, à travers ces exemples multiples apparaît le paradoxe du consentement : Peut-on consentir librement ? Comment dès lors consentir et ne pas consentir ? Peut-on dire non ? Peut-on refuser ? Peut-il y avoir consentement si la place pour le refus n’est pas cultivée elle aussi ? C’est bien entre ces deux pôles que peut croître la liberté même si le paradoxe se loge à nouveau dans cet espace : accepter la soumission est-ce encore exercer sa liberté ? « Il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa liberté qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir : il sert si bien, et si volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté mais bien gagné sa servitude.[2] » écrivait La Boétie.

Sans doute la culture des philosophes peut-elle nous aider à creuser encore cette question et à retrouver, jusque dans le paradoxe, l’exercice de la liberté là où nous avons justement l’impression de la perdre ou à l’inverse, de la perdre alors qu’on a le sentiment de la gagner ! Je ne peux connaître le parfum de la rose sans en accepter les épines…

De la même manière je ne peux vivre sans vieillir, vieillir c’est vivre et il ne me servirait à rien de prétendre vivre sans consentir à vieillir…

Consentir à vieillir : ce qui semble bien d’ailleurs constituer, pour nombre de nos contemporains, un impossible consentement puisque la vieillesse nous est donnée souvent à regarder comme redoutable, inacceptable, insupportable ! Consentir à vieillir est alors perçu comme le comble de l’absurde du consentement puisque vivre se définit alors comme consistant à consentir à… mourir ! Avons-nous le choix ?

Cet incommensurable paradoxe se décline pour chacun d’entre nous de manière sans doute un peu différente selon l’âge, les circonstances de la vie, le rapport avec l’entourage, les déterminants sociétaux, politiques, les héritages dont nous sommes porteurs aussi bien sur le plan génétique que sur le plan éducatif, culturel, économique, etc.

La période que nous traversons (COVID et pandémie obligent) nous place exactement dans ces paradoxes multiples de consentements difficiles, nécessaires, impossibles… Avec une question toujours récurrente : consentir à quoi ?

Consentir à des restrictions de liberté… Consentir à un confinement, à un isolement, à un enfermement parfois… Consentir à se faire « tester »… Consentir à des restrictions de pratiques sociales, aux « gestes barrière », au port du masque, au couvre-feu… Bref consentir et consentir encore alors même que pour consentir il faudrait pouvoir faire confiance à celles et ceux qui demandent ces consentements et dont nous observons si souvent les contradictions, les imprécisions voire les incompétences… Comment consentir sans faire confiance et comment faire confiance si l’on n’est pas en mesure de s’approprier les enjeux du consentement ?

Alors consentir à quoi ? Qui peut répondre à cette question ? Nos dirigeants vont parfois un peu vite à répondre ! Ils savent eux puisqu’ils ont le pouvoir… Et l’on observe bien souvent que l’ignorant affirme d’autant plus fort qu’il lui faut donner l’apparence du savoir au lieu d’avouer tout simplement qu’il ne sait pas ! Le scientifique, le savant, lui oserait peut-être exprimer un doute… quand le sage réfléchit, cherche et doute également…

Et nous voici confrontés à cette situation bien difficile à vivre : il nous faut consentir sans savoir si nous avons raison de le faire puisque l’on ne comprend pas à quoi nous consentons…

Il se pourrait alors que ne partageant, au fond, qu’un sentiment, nous ne soyons d’accord que sur un point : le plus important est peut-être de vivre en gardant toujours ouverte la question de savoir à quoi nous consentons, même et surtout si nous ne savons pas y répondre… L’anguille, comme souvent, se cache peut-être sous la roche…


[1] P. Le Lay TF1 2004.

[2] Etienne de La Boétie : « Discours de la servitude volontaire. (1546-1548) Ed. Mill et une nuits oct. 1995. Traduction en français moderne : Séverine Auffret.

Comment le raisonnement émotionnel appauvrit le débat d’idées. José- Marie Polard

L’incertitude gagne, une incertitude généralisée avec son halo anxiogène, produisant tel un levier des questionnements identitaires à tous les étages. Mis sur la sellette nos rapports à la technique, à la nature, à la religion, à la vérité …à tomber de sa chaise ! Le corps n’échappe pas à la question, qu’il soit sexué, ou racialisé, dans ce qu’il a de différent.

Tout naturellement quand l’individu vacille, il cherche son salut dans un groupe. A l’aide des réseaux sociaux, des appartenances groupales se trouvent, s’affirment et s’organisent jusqu’à produire une archipelisation des esprits. Ces micro sociétés, les contours de leurs identités se précisant, vivent au chaud dans leur communauté, créant ainsi une sorte d’illusion groupale culturelle avec leur propre idéo-logique. Si qui se ressemble s’assemble, qui diverge s’éjecte ?

Il n’est pas étonnant que se développent alors des rivalités mimétiques entre groupes, violentes, radicales parfois. Ce que d’aucuns ont défini, aux Etats Unis, comme des guerres culturelles et qui interrogent quant à la persistance de valeurs universelles, ou de ce qu’on nomme le commun.

Dans ce contexte global les émotions, mises au pinacle, se substituent à la raison, envahissant tout l’espace social et politique. Jusqu’à ce que cette affectivité ambiante ne devienne un élément d’argumentation premier et primaire … voire joue le rôle d’un starter, libérant à l’extrême, le passage à l’acte dans un contexte d’appartenance identitaire passionnelle.

Ni Freud, ni Darwin…

L’attentat contre Samuel Paty a dramatiquement révélé au grand jour combien l’enseignement de la laïcité́ et de la liberté́ d’expression pouvait devenir compliqué en France puisque, de l’école jusqu’à l’université, de nombreux enseignants sont confrontés à des contestations de leurs propos.

Dans un article de Charlie hebdo (l’édition 1485 du 6 janvier 2021), Laurence Croix maitresse de conférences en psychologie et sciences de l’éducation à Nanterre relate certaines de ses difficultés au quotidien. Les critiques contre la religion passent mal et de manière globale le respect et l’offense passent avant la liberté d’expression. L’universitaire raconte même qu’il y a quelques années, 4 ou 5 étudiantes avait demandé de n’enseigner « ni Freud, ni Darwin, car cela choquait leurs convictions ».

Développer une appétence aux nourritures intellectuelles devient une tâche ardue si, au lieu d’un menu commun, chacun peut choisir, à la carte et toujours les mêmes plats sans jamais découvrir d’autres saveurs. J’aime, j’aime pas !

Dans cette perspective, des idées, des auteurs et leurs concepts semblent générer une sorte d’insécurité émotionnelle si bien que la réfutation d’une théorie ne sera pas argumentée intellectuellement, mais justifiée par son impact affectif ou collectif. Occulter une théorie ou exterminer un émetteur porteur d’une théorie, c’est bien le même mouvement à l’origine, celui d’une réaction émotionnelle.

Sur les campus américains

Depuis le début des années 2010, Outre Atlantique, des chercheurs observent un phénomène inconnu jusque-là dans les collèges et les universités américaines qui met en tension les relations entre enseignants et élèves. Il s’agit pour ce mouvement estudiantin de nettoyer les campus des mots, des idées et des sujets qui pourraient causer un malaise (discomfort), heurter ou offenser.

Le terme de micro agression désigne alors toute parole qu’un membre d’une minorité ressent comme blessante, quelles qu’aient été les intentions du locuteur. Tout échange verbal ou écrit devient lourd de menaces, au point de nécessiter un contrôle et une autocensure. Des travaux de psychologie sociale, Jonathan Haidt particulièrement, identifient un tryptique symptomatique : – une façon de sélectionner les faits de manière à ne conserver que ceux qui vont dans le sens de la perception catastrophique d’une situation : – ou alors  consistant à rendre une personne en particulier responsable de nos sentiments négatifs ; – ou enfin le fait de raisonner émotionnellement, un terme forgé par Aaron Berck, pour désigner le fait de confondre avec la réalité les sentiments qu’un fait a produit en nous. 

Les travaux sur les phénomènes de groupe ont montré de façon éclatante pourquoi les groupes ont besoin d’ennemis. L’illusion groupale répond à un désir de sécurité, de préservation de l’unité moïque menacée et pour cela elle remplace l’identité de l’individu par une identité de groupe : à la menace visant le narcissisme individuel, elle répond en instaurant un narcissisme groupal, projetant sur autrui la cause de toute inquiétude.

L’indignation, de l’émotion à l’acte ; mais quelle place pour les processus de pensée ?

En 2010, Stéphane Hessel sort un court essai « Indignez-vous » qui connait un succès spectaculaire, environ 1 million d’exemplaires vendus. A ses yeux, la pire des attitudes est l’indifférence alors que les motifs ne manquent pas pour réagir. « Je vous souhaite à tous, à chacun d’entre vous, d’avoir votre motif d’indignation. C’est précieux. Quand quelque chose vous indigne comme j’ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé. »  Les propos font mouche chez ceux qui appellent à un sursaut citoyen. Mais soyons honnêtes, on s’indigne de gauche comme de droite, on s’indigne chez les laïcs tout comme les croyants, etc. La bonne indignation sera celle de mon camp…

L’indignation et toutes les émotions d’ailleurs(et les réseaux sociaux également) se caractérisent par leur labilité, leur immédiateté, et leur polarité très rapidement changeante ; jusqu’à s’inverser. On constate tous les jours cette sorte d’hystérisation des réactions, avec un caractère épidermique et non rationnel, que certains nomment politique de l’émotion. Une telle politique qui a le mérite ou l’inconvénient de nous éviter la pratique difficile de la réflexion et de la pensée.

« Penser, c’est dire non » écrivait Pascal avec ce génie si propre à lui pour nous inviter à une exploration des complexités de la vérité.

PS. pour aller plus loin

Jaques Elliott: Des systèmes sociaux comme défenses contre l’angoisse dépressive et l’angoisse de persécution. Contribution à l’étude psychanalytique des processus sociaux :

Université : « Des jeunes ne comprennent pas que l’on critique la religion »https://charliehebdo.fr/2021/01/religions/universite-des-jeunes-comprennent-pas-que-lon-critique-religion/

2020, un bon millésime. Didier Martz

Cauchemardesque, effarant, horrible « plus jamais ça »… Pauvre 2020 désormais inscrite dans le Guinness des records à côté des autres années noires. L’ambiance en ce début d’année n’est pas au beau fixe et les vœux formulés sont prudents, vu les effets produits par ceux de l’année dernière. On exclut le « bonne » de bonne année et on espère seulement que la nouvelle soit un peu meilleure. On hésite presque à s’engager pour une année, tout au plus se souhaiterait-on une bonne journée !

C’est que nous sommes en guerre a claironné le Président de la République comme un précédent ministre de l’intérieur exilé aujourd’hui en Espagne. Pour celui-ci en guerre contre les terroristes, pour celui-là en guerre contre le virus. À la manière de Jean de la Fontaine, en guerre contre un mal qui répand la terreur, la covid-19 puisqu’il faut l’appeler par son nom, capable d’enrichir en un jour, les statistiques, les hôpitaux et les cimetières. Et quelques profiteurs. Ce mal, poursuit notre Jean de La Fontaine modernisé, faisait et fait encore aux animaux que nous sommes, la guerre. Certes, tous n’en mouraient pas, mais tous ou presque en étaient frappés. Directement ou indirectement.

Et ils étaient fort démunis, car ils n’avaient pas sous la main un bouc émissaire ou le baudet de la fable pour lui crier dessus « haro », à mort le fauteur de troubles. Encore que les Chinois ou quelques migrants auraient bien fait l’affaire ou autre anglais brexiteur et déserteur. Démunis encore, car nous n’avions plus sous la main ou au-dessus de nos têtes un Ciel qui, en sa fureur, inventa ce Mal pour punir les crimes de la Terre, en quelque sorte une punition collective.

Donc pas de bouc émissaire, pas de fureur divine, pas de responsables, pas d’excuses et nous nous réveillâmes orphelins ce matin de 2021 ne nous restant plus qu’à espérer des jours meilleurs voire à regretter, paradoxalement, le monde d’avant. Aujourd’hui, il n’est plus question de celui d’après. Espérer ou regretter c’est-à-dire vivre, comme dit Blaise Pascal, dans des temps qui ne sont pas les nôtres, puisqu’ils sont passés ou à venir alors que seul le présent compte.

Mais que dirions-nous si aujourd’hui on nous annonçait que 2021 serait comme 2020 ? Le philosophe Nietzsche, nous propose alors une expérience de pensée, un exercice pour réfléchir pour nous en sortir :  « Que dirais-tu, écrit-il, si un jour, si une nuit, un démon se glissait jusque dans ta solitude la plus reculée et te dise : « Cette vie, tel que tu la vis maintenant et que tu l’as vécue, tu devras la vivre encore une fois et d’innombrables fois ; et il n’y aura rien de nouveau en elle si ce n’est que chaque douleur et chaque plaisir, chaque pensée et chaque gémissement et tout ce qu’il y a d’indiciblement petit et grand dans ta vie devront revenir pour toi et le tout dans le même ordre et la même succession — cette araignée-là égale­ment, et ce clair de lune entre les arbres, et cet instant-ci et moi-même. » Donc reviendraient et l’épidémie, et l’article 24, et la violence policière et policée, et les casseroles au balcon et les silences effrayés… Que faire alors si 2021 ressemble à 2020 ? Se plaindre, se lamenter, espérer, regretter ?

Nous ne pouvons changer les faits et ils reviendront tels qu’ils étaient, mais ce que nous pouvons changer dit un autre philosophe, Epictète en l’occurrence, c’est notre jugement, notre rapport affectif aux faits. Et 2020 devient une année exceptionnelle, elle qui nous a permis de nous asseoir et de nous regarder marcher ; elle qui nous a permis de sortir de l’ennui d’un mode de vie seulement attentif au dernier produit inutile à venir. 2020, fut aussi une grande année d’inventivité, de création, d’imagination. Nous avons peu l’occasion de vivre des expériences d’une telle intensité subjective et affective et ce sont souvent celles dites négatives qui en sont le plus chargées. L’année 2020 rentre dans la catégorie des événements et dans l’histoire, celle qu’on racontera aux enfants et petits-enfants. Celle qui a ouvert des brèches. Alors, dans ce cas, bonne année 2021 !

 

Post scriptum : Un autre avantage de l’année 2020 mériterait qu’on y retourne puisqu’elle sera un excellent millésime, caractérisé par des rendements en faible hausse, mais avec beaucoup d’arômes.

Et d’ailleurs, prenez date, lors des vendanges 2021 sortira un livre aux Éditions Ères : « Vieillir comme le bon vin, pour une vieillesse effervescente », sous la direction de Michel Billé et Didier Martz.

À déguster bien sûr sans modération.