Distanciel et Présentiel, de faux amis. Didier Martz

On hésite sur l’orthographe. Il serait cohérent d’écrire les deux avec un C si on les fait dériver des mots français distance et présence. Mais ce n’est pas le cas. Le premier, un néologisme, est apparu pour désigner le travail ou l’enseignement à distance alors que le second, un anglicisme, provient de l’anglais presential pour signifier être « présent physiquement ». Pour éviter de tels barbarismes, il eut suffi de dire « à distance » et « en présence » et ainsi, de travailler ou enseigner à distance ou en présence, sous-entendu « des uns des autres ». C’est plus élégant.

L’entrée conjointe et massive de ces deux mots dans le paysage mental va bien au-delà de questions étymologiques. Elle indique que quelque chose d’important se déroule aujourd’hui dans les relations humaines et il ne s’agit pas que de travail, d’enseignement, d’achat, de jeux, etc. J’ajouterais quelque chose qui ne tourne pas rond. On s’en doute et je n’apprendrais rien de bien nouveau, il s’agit du fait que nous sommes de moins en moins en présence et par conséquent de plus en plus à distance. On conviendra que le travail, l’enseignement, l’achat et le jeu s’effectuant à distance présentent des commodités et des facilités, suscitent beaucoup d’enthousiasme et procurent quelques avantages. Mais, qu’on ne se réjouisse pas trop vite car on touche là aux raisons profondes qui font de nous des êtres humains.

Parmi ces raisons qui datent de la nuit des temps, il y a la possibilité de se déplacer et d’être mobile ; la seconde, d’être et de vivre en groupe. Pour la première, le confinement et le couvre- feu y mettent partiellement ou totalement un terme ; pour la seconde, le masque, l’évitement des contacts, l’hystérie hygiéniste, et plus loin le télé-ceci ou le télé-cela éloignent les individus des uns des autres.

Ceci dit le phénomène n’est pas nouveau, il est juste accentué avec l’épidémie. J’ai déjà eu l’occasion d’en parler et je n’y reviens pas (on se rendra dans le recueil de mes chroniques « Ainsi va le monde » pour en savoir plus). Qu’on réfléchisse juste à ce qu’il en est de nos déplacements et de notre liberté de nous mouvoir, de ce qu’il en est de cette mobilité qui nous fait découvrir des « horizons nouveaux » dans nos espaces limitrophes, aux confins (confinement). Et simultanément, qu’on réfléchisse à ce qu’il en est de ces êtres qui vivent ensemble pour l’essentiel noyés dans un processus de massification atomisée ou de collectivisation où l’on est tout seul ensemble.

J’insisterai sur un aspect particulier ou singulier de cette mise à distance des individus entre eux, mise à distance qui n’est pas loin de « tenir à distance » voire de « tenir en respect » chacun pouvant être soupçonné, grâce à Tousanticovid, d’être porteur du virus. À l’inverse revient souvent la question du toucher. Comme à regret, on ne s’embrasse plus, on ne se serre plus la main. Éventuellement se touche-t-on du coude ou du pied dans un geste inélégant et de très mauvais goût. On a tendance à croire qu’on atteint là aussi à un mode d’être essentiel des individus et que les en priver leur ferait perdre leur âme.

Des historiens présents dans l’émission de France Culture, le « Cours de l’histoire » nous font savoir en effet que se toucher a été une constante. Aussi loin qu’on regarde dans l’histoire des hommes ou plus proche, celle de l’homme depuis sa naissance, on se touche ou on est touché. Doucement, parfois brutalement. Or, comme le montre Norbert Elias, l’identité du je a progressivement pris le pas, dans les sociétés dites développées, sur l’identité du nous. Et tous ces JE se sont éloignés les uns des autres. Comme la fourchette a mis les aliments à distance, les formules de politesse ont tenu les individus à distance. Comme le « ça va ? » matutinale, embrassades et serrements de mains, sauf exception, ne sont jamais qu’une manière paradoxale de tenir l’autre à distance. Surtout lorsqu’on ne le sent pas « bien ». Alors pas de regrets !

« Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau », écrivait Paul Valéry et pour cause : être touché est nécessaire à notre bon développement et toucher est essentiel à notre survie. Le bébé en sait quelque chose.

Ainsi va le monde !

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