Le soignant, l’enseignant et le hors-la-loi. Christian Gallopin

"Zorro, l'emblême de la révolte", livre de référence sur le justicier masqué de Michelle Roussel, Didier Liardet et Olivier Besombes, paru en 2015.

En ces temps de Covid, l’humanité avance masquée. Nous n’avons probablement pas mesuré suffisamment l’importance éthique de cet « accoutrement » qui met une gifle magistrale au visage lévinassien. Chez Emmanuel Lévinas, le visage excède bien sûr le contour du nez, des paumettes et des lèvres. Le visage lévinassien excède la forme anatomique. Cependant, c’est bien sur les méandres de cette vulnérabilité de la face humaine, sur laquelle s’affiche l’empathie, la peur, voire l’angoisse, sur laquelle se traduit la bienveillance envers autrui ou au contraire la fureur trumpienne avide de destruction de l’autre  ̶  en tant qu’il n’est pas à son image (en l’occurrence blanche, orgueilleuse et libérale, bref d’une certaine Amérique)  ̶  que se jouent les relations entre les hommes.

Ce visage lévinassien m’impose une responsabilité envers l’autre qui me tend sa vulnérabilité. « Le visage s’impose à moi sans que je puisse cesser d’être responsable de sa misère », nous dit Lévinas. Et encore : « Le visage parle. Or, ce visage exige qu’on lui réponde, qu’on réponde de lui. L’apparition du visage est un commandement, un ordre. »

Aussi, nous ferions bien d’y réfléchir. L’élève qui fait sa rentrée scolaire, dans une nouvelle classe, un nouveau collège, un nouveau lycée, auprès de nouveaux camarades, de nouveaux professeurs, sans pouvoir lire sur le visage de l’enseignant ou de ses condisciples l’empathie bienveillante au secours de ses appréhensions. Le malade ou le vieillard perdu dans cet océan soignant masqué qui virevolte autour de lui sans qu’il puisse s’arrêter sur le dessin d’une bouche articulant une parole contenante et rassurante.

Tous sont des « dépossédés du visage ».

Même le hors-la-loi de l’ouest américain ne recouvrira son humanité qu’une fois tombé le foulard qui barre sa face anonyme et inexpressive. Il n’y a peut-être que Zorro, le renard, qui soit capable d’esquisser un sourire alors que ses yeux sont bandés. Mais tout le monde reconnait Diego de la Vega derrière le masque. Dès lors, il ne fait plus peur. Il n’est plus étranger. Il peut alors rassurer la veuve et l’orphelin.

En temps de Covid, le soignant et l’enseignant doivent redoubler d’effort pour y parvenir, au risque de devenir des hors-la-loi de l’humanité.

Christian Gallopin, médecin et philosophe

Une réflexion sur « Le soignant, l’enseignant et le hors-la-loi. Christian Gallopin »

  1. Merci de ce beau matériau de réflexion. Il nous faut comme le suggèrent des artistes par le passé, à imaginer à partir de ce qui reste à voir du visage à partir de l’ébauche des traits., le plus secret. Il nous reste le regard…

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